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samedi 31 août 2013

Les habitations troglodytiques de Rochecorbon vues par les voyageurs

Ce premier texte donne la perception perçue par Madame Georgette Ducrest dans « Mémoires contemporaines » lors de son passage en 1856.



« ……………… Je vous rassure mon amie que j’ai la volonté de suivre vos conseils, mais ma maudite étourderie m'entraîne souvent. Continuez moi vos avis, et ne désespérez pas d'une correction qui, pour être lente, n'en sera peut-être que plus sûre. Je crains que vous ne vous découragiez, car il y a longtemps que je n'ai reçu de vos lettres. Ma mère, qui me voit inquiété, m'assure que vos occupations vous empêchent de m'écrire. Elle ne parvient pas à me tranquilliser ; vous seule pouvez y réussir en me répétant que vous m'aimez et que vos nouvelles connaissances ne vous font pas oublier les anciennes. Nous aurons du moins sur les premières l'avantage de vous aimer comme jamais on ne vous aimera, puisqu'on ne vous connaîtra pas aussi bien que nous. 
Le coteau de Rochecorbon en 1825.

Après notre frugal repas, nous avons repris nos humbles montures et la route d'Amboise. J'ai remarqué plusieurs roches d'où s'échappaient les nuages épais d'une noire fumée. Surprise de cet incident, j'espérai presque que nous allions assister à la découverte de quelque éruption d'un volcan inconnu ; mais l'un de nos compagnons de voyage m'ôta cette illusion et augmenta mon étonnement en m'apprenant que cette fumée venait du modeste foyer d'une pauvre famille s'étant creusé une habitation dans ces rocs. Je voulus m'assurer de la vérité de cette assertion, et tournant cet informe bloc de pierre, nous découvrîmes une porte mal jointe qui nous ouvrit un passage pour pénétrer dans une sorte d'antre éclairé par deux petites lucarnes ; nous y vîmes une femme, jeune encore, entourée de six enfants bien gras et bien frais, assis par terre autour d'une vaste terrine contenant une bonne soupe aux choux qu'ils dévoraient en riant aux éclats ; la mère les regardait d'un air satisfait. Je restai pétrifiée à ce spectacle ; je n'imaginais pas que l'on pût vivre dans un pareil lieu, et surtout que l'on y pût rire ! Je voyais l'apparence du bonheur là où je ne comptais trouver que la misère et la tristesse.

Le rocher est un vrai village avec ses habitants et sa rue.

Notre arrivée n'interrompit point les enfants ; la jeune femme s'approcha de nous et nous offrit de nous asseoir sur les deux seules escabelles de bois composant une partie de son mobilier, dont l'énumération n'est pas longue à faire : une table, une grande armoire en noyer, un lit avec des rideaux de serge verte, un autre dans lequel couchaient cinq petites filles, et un berceau pour le dernier des marmots, est tout ce que possédait cette famille. Je demandai si elle habitait depuis longtemps ce rocher. « Oui, ma belle demoiselle, me répondit la mère en débarbouillant à moitié un petit garçon qui, plus curieux que les autres, secouait de grosses boucles blondes pour dégage ses yeux et nous regarder, je sommes ici depuis mon mariage. Jacques est vigneron. Il travaille pour M. Clément de Riz ; Mais nous possédons au-dessus de notre maison un peu de vigne à nous, un petit champ de pommes de terre, quelques autres légumes et des fruits : je file toute l'année, ne pouvant quitter mes petits. Comme je suis fameuse fileuse, je ne manque pas d'ouvrage ; avec de l'économie, une conscience nette, un bon mari et des enfants bien portants, je me trouve très-heureuse et ne changerais pas notre sort contré ceux de nos belles dames, qui s'ennuient comme tout.

Rochecorbon : habitations dans le rocher à Vauvert.
Quel contraste offraient ce que je voyais là et ce château duquel je sortais. Que de réflexions j'y fis sur la folie d'attacher le bonheur à mille inutilités dont des milliers d'êtres savent si bien séparer sans être moins satisfaits de leur destinée ! Cette bonne mère de famille me donnait une leçon dont je saurai profiter ; et lorsque je regretterai quelque objet de luxe et que dans ma petite chambre de M*** je me surprendrai à penser tristement aux choses qui me sont refusées par position de ma mère, je songerai vite au rocher de Rochecorbon, et je me trouverai résignée. Que de richesses renferme notre habitation en les comparant à ce que possède madame Jacques M(1).
Nous retournons demain dans notre village. Ma mère voulait me mener jusqu'à Tours ; mais je me figure très bien ce qu'est une très belle ville, un superbe pont, etc., et je craindrais, en prolongeant notre voyage, de fatiguer ma mère, qui n'est pas bien en diligence ; la dépense qu'elle ferait la gênerait d'ailleurs peut-être pour longtemps.
Je crois aussi que l'espoir de trouver de vos nouvelles à M*** est pour beaucoup dans le désir que j'éprouve de m'y rendre. Adieu, mon amie : écrivez moi. Je vous répète toujours la même chose, c'est vous exprimer le plus cher de mes vœux.
ZOÉ.
 
(1) On voit sur la route de Tours une suite de rochers transformés ainsi en habitations. On leur a donné le nom de Rochecorbon. Avant les chemins de fer, les voyageurs s'arrêtaient souvent pour visiter ces sortes de cavernes habitées, et laissaient quelques pièces de monnaie aux paysans. »
 
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Cet autre extrait est prélevé dans les registres de la mairie de Rochecorbon. Il fut enregistré lors du passage du Duc et de la Duchesse d'Orléans le 13 août 1839.
  
Le coteau et ses "habitations troglodytiques" ( source : publication de la Société Archéologique de Touraine)

  
« Le mardi 13 août à 10 heures du matin, M. le Duc et Mme la Duchesse d'Orléans sont passés à Rochecorbon, venant d'Amboise et se rendant à Tours et de là dans le midi de la France...
Une décoration en feuillage, ornée de drapeaux tricolores et du chiffre du Roi, du Duc et de la Duchesse d'Orléans avait été dressée sur la levée, devant le retrait d'entrée du Bourg.


M. le Maire, adjoints et autres membre du conseil municipal, M. le Curé de Rochecorbon, la garde nationale ayant en tête tous ses officiers, et M. les officiers retraités résidant dans la commune se sont rendus sur la levée pour recevoir le prince et le princesse.
En arrivant le Duc d'Orléans a fait faire halte et s'est empressé de descendre de voiture. Il a accueilli avec bienveillance et affabilité les paroles de réception que le Maire lui a adressées. Il lui a répondu en ces termes :
« Mr le Maire je vous remercie des sentiments que vous venez de m'exprimer, j'en ferai part au Roi : il y sera bien sensible, c'est avec grand plaisir que je me trouve au milieu d'une population dévouée comme la votre à nos institutions et au trône constitutionnel. Ce sera toujours avec plaisir que je m'y retrouverai, si l'occasion s'en représente. »
Ensuite le prince a passé en revue la garde nationale et s'est entretenu avec le Maire, les membres du conseil, le commandant et autres officiers de la garde ou en retraite qu'il a accueilli avec grande cordialité.
De son coté la princesse exprimait son inquiétude de voir des habitations creusées dans le rocher, elle craignait qu'elles ne fussent malsaines et que ceux qui les occupaient n'y fussent mal à l'aise... Elle n'a été tranquillisée que par l'assurance qu'on lui a donnée du contraire. « Je regrette, a-t-elle ajouté, de n'avoir pas plus de temps à moi, j'aurais eu du plaisir à visiter l'intérieur du pays ».

Lavandières devant leur habitation au Patis (Rochecorbon).
Le séjour du prince et de la princesse parmi nous a duré vingt minutes qui ont suffit pour électriser tous les cœurs. Chacun était dans l'enchantement, l'enthousiasme de la cordiale et bienveillante affabilité du prince, de la bonté et de la grâce toute française de la princesse.
C'était la première fois que des princes de la famille régnante, que le prince royal surtout, héritier présomptif du trône s'arrêtaient à Rochecorbon ; c'était pour la Commune un véritable jour de fête et c'est pour en perpétuer le souvenir que la relation en est consignée dans ses registres... »

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vendredi 30 août 2013

Pom-Pom, la boisson hygiénique

Parfois nous pouvons trouver un objet insolite concernant notre commune de Rochecorbon.

Je vous propose donc cette fois-ci la boisson pom-pom ! Je suis certain que cela ne rappellera rien à la majorité de nos concitoyens, et pourtant cette boisson était bien fabriquée ici, sur le quai de la Loire.

Carte publicitaire vantant la facilité 
de préparation de la boisson.


Qu'est cette boisson ?

Elle entre dans la catégorie des boissons de ménage dites « hygiéniques », si courantes avant et après la deuxième guerre mondiale afin d'améliorer à bas prix la qualité gustative de l'eau du robinet ou de la source (autres marques : Kina, La Champenoise Nadal, ou à base de vin : Byrrh, CidreStar, voire outre-atlantique le Coca-Cola !).

Boîte de pom-pom.

Elle était livrée sous forme de poudre contenue dans une petite boîte métallique de 11,5 cm de haut et 4,5 cm de diamètre qui contenait 75 grammes d'un mélange d'acide citrique, de poudres de cachou, de cannelle, de réglisse, de vanille et de vanilline, le tout avec un peu de colorant lui donnant une apparence orangée.

Verso de la carte publicitaire du pom-pom.

Il suffisait alors de mélanger dans une bassine d'eau une dose de pom-pom, du sucre et de la levure, et de mettre le tout en bouteilles hermétiquement fermées. Le mélange fermentait et donnait des bulles. Un principe que l'on connait bien au pays du Vouvray !

Pour séduire sa clientèle, le fabricant avait ajouté de petits cadeaux :
  • la carte publicitaire pouvait servir de baromètre, la couleur de la robe de la jeune fille changeant de couleur selon le temps : bleu pour le beau temps, violet pour un temps variable et rose pour le temps pluvieux.
  • des petites cartes reprenant les principales fables de La Fontaine.

Verso des cartes présentant les fables de La Fontaine.
La version liquide semble avoir existé.


 
À Rochecorbon

Cette boisson fut fabriquée à plusieurs endroits en France, certainement sous brevet. On en connait :
  • en Picardie, à Amiens
  • dans l'Oise, à Breteuil-sur-Oise
  • et à Rochecorbon, au 67 du quai de la Loire.

Boîte de pom-pom « déroulée » permettant d'en lire plus facilement le texte et particulièrement l'adresse rochecorbonnaise du fabricant imprimée sur la périphérie du couvercle.

Je ne sais rien de cette société F.F.P.A. Est-ce que vos mémoires s'en souviennent ?


- les images et objets sont de la collection personnelle de l'auteur.

mercredi 28 août 2013

Le Sanatorium vitaliste de Rochecorbon

Fin juin 1905 s’installait dans le château de La Tour, à l’entrée principale de la commune, un institut médical d’un type tout à fait particulier : un sanatorium vitaliste !

Gravure du Sanatorium de Rochecorbon. cette image est la composition de plusieurs cartes postales de l'éditeur Maupuit de Tours. Les perspectives ne sont pas respectées.


La création de cet établissement est la dernière étape d’une histoire commencée au milieu du XIXe siècle.


L’inspirateur : le docteur Victor Burq

Fils de pharmacien, Victor Burq est né en 1822 à Rodez, dans l’Aveyron. Ses premières recherches médicales datent de 1849 : il découvre que des métaux placés sur le corps de femmes hystériques suscitaient chez elles des réactions physiologiques, nerveuses, musculaires et psychiques. La métallothérapie était née.
Les médecins adoptèrent rapidement les travaux de Burq, en utilisant le terme de burquisme pour qualifier ces soins. Nombreux emportaient dans leur trousse médicale quelques plaques de différents métaux et un petit aimant.


La Société des plaques dynamodermiques

Le 20 novembre 1881 se crée à Paris une société dont le but commercial est de diffuser des plaques métalliques à usage de soins médicaux, nommées Plaques dynamodermiques du fait des réactions qu’elles entraînaient lors de la simple application sur le derme (sur la peau). Cette société est fondée par les docteurs Girde et Pinel. Ces médecins sont adeptes du vitalisme, courant de la pensée médicale qui estime qu’entre l’âme d’une part et le fonctionnement chimique et physique du corps d’autre part, il existe un principe vital qui garantit le bon fonctionnement de l’ensemble des organes. 

Publicité parue en 1884 dans le quotidien 
national Le Matin. Source Gallica.


Pour ces médecins, une maladie est un déséquilibre de ce principe et les soins vont simplement consister à rétablir ce principe au travers d’éléments naturels tels que l’air, la lumière, l’électricité. Ils s’opposent aux méthodes de la médecine classique : pour eux un médicament est un poison qui affaiblit tous les autres organes avant de soigner celui défaillant, et la chirurgie ampute le corps d’un organe qui ne demandait qu’à être simplement rééquilibré.


L’entrée en scène de Moron et Legras

En 1884 la petite société fonctionne bien mais reste modeste. Elle va être bouleversée par l’arrivée de deux personnages qui nous emmèneront jusqu’à Rochecorbon.

Édouard Moron. Vers 1900.
Source Mme Charbonneau, sa petite fille.
Photographie communiquée par R.Pezzani.


Le premier c’est Édouard Moron. Il est né à Tours en 1850 d’un père employé des chemins de fer et d’une mère au foyer. Il a probablement fait quelques études médicales et se prétendra toute sa vie médecin. Érudit, bonne plume, agréable en société, c’est une personne ambitieuse assoiffée de reconnaissance sociale. Il recherchera en permanence  le contact avec la bonne société, les milieux artistiques. Côté plus étrange du personnage : il multipliera les pseudonymes, se faisant appelé docteur Édouard de Monplaisir (du nom d’un quartier de Sainte-Radegonde où vivaient ses parents), docteur Sosthène Faber (qu’il utilisera notamment à Rochecorbon), E. de Salerne, Tomy, De la Palette, et bien d’autres.
Le second personnage de notre histoire est Eugène Legras : né en 1856 à Ozouer-le-Repos (Seine-et-Marne), il est le premier enfant d’un cultivateur et de sa jeune épouse de 17 ans, sans profession. On ne sait s’il connaissait Moron avant leurs entrées à la Société mais à compter de cette date il ne le quittera plus. Certainement de culture technique il sera le monteur financier des affaires de Moron. Quelques opérations hasardeuses l’amèneront régulièrement devant la justice. Célibataire jusqu’au bout il sera d’une fidélité parfaite à son mentor.


La société électrogénique

L’impulsion donnée par ces deux compères à la petite société des plaques est décisive : en cette fin de siècle, elle va devenir l’Institut dynamodermique puis la Société électrogénique, la plus importante place de France et certainement d’Europe vendant ses produits vitalistes.

Journal publié par la Société électrogénique. 1891. Source Gallica.


La stratégie du duo, vite copiée par les concurrents, est la suivante :
  • une publicité abondante dans les journaux, locaux, nationaux et internationaux (Europe, Turquie, Afrique du Nord),
  • un établissement prestigieux, l’hôtel particulier 19 rue de Lisbonne à Paris, propriété à cette époque du comte Louis Henri Gaston de Poix, natif de Tours et installé au château de la Roche-Ploquin, commune de Sepmes en Indre-et-Loire,
  • des consultations gratuites, la société se finançant sur la vente des appareils et produits nécessaires aux soins,
  • un journal de vulgarisation, dit de propagande, préconisant et vantant les produits,
  • des dénominations pseudo-scientifiques : plaques dynamodermiques, vitalogène,…
Se targuant de soulager et même guérir toutes les maladies et même les incurables (tuberculose, cancers,…) cette société va ainsi prospérer pendant plus de vingt ans, en résistant à de nombreux et éphémères concurrents.

Publicité dans le journal national Le Temps en 1889. Source Gallica.


Moron et Legras sont actionnaires de la société, mais ils en sont également les employés l’un en tant que médecin et l’autre gérant. Ils sont aussi les titulaires des brevets utilisés. L’argent entre à flots !


Le château de la Tour

Par un hasard des plus chanceux et incroyables, Moron reçoit la proposition d’un ami médecin d’élever le fils illégitime qu’il a eu avec une riche américaine moyennant la somme extraordinaire d’un million de  francs or. Acceptant cette proposition, il va utiliser cet argent à entretenir une vie fastueuse. Une des étapes sera la construction du château de la Tour à l’entrée de Rochecorbon. Ayant acheté l’ancien bâtiment et tous les terrains y attenant, il fit construire par un architecte de renom ce petit château équipé des dernières modernités (eau chaude, électricité) entouré d’un grand parc arboré.

Le château de la Tour vers 1905. Carte postale, collection de l'auteur.


Il achètera plusieurs propriétés dans la commune, un bateau sur la Loire, une goélette ancrée sur la Côte d’Azur, une voiture. Il organise des fêtes au château.

Mais revenons en 1900. Tout va bien : le château vient d’être terminé, les revenus que procure la Société électrogénique sont substantiels. La demande est tellement forte qu’une usine de production vient d’être installée à Vernou-sur-Brenne.

Usine "électrogénique" de Vernou-sur-Brenne. Ancienne filature elle a été achetée par les médecins vitalistes, réaménagée et inaugurée le 28 novembre 1897. Employant une centaine de personnes vers 1900, elle n'en comptera qu'une dizaine fin 1905 pour se fermer vers 1910. Devenue ensuite tannerie, elle est mieux connue sous le nom de Cosson, fabricant de machine à coudre d'après guerre. Gravure rectifiée par l'auteur.


Le choix du site témoigne de la volonté permanente de Moron de favoriser les solutions offertes par son pays natal. Ainsi lorsqu’il s’agira de faire venir à Paris du bon lait, il s’adressera à la ferme-modèle de Chizay à Parçay-Meslay (aujourd’hui disparue). Pour son élixir de revitalisation, c’est le pharmacien Gaston Dorléans à Saint-Symphorien qui est retenu à l’issue d’un concours soi-disant anonyme, l’imprimeur des journaux est Arrault à Tours (Arrault était propriétaire à Rochecorbon…).

Publicité pour l'élixir Stack, produit par le pharmacien Dorléans 
(certainement une connaissance de Moron). 1899. Source Gallica.


Mais en 1905 rien ne va plus : les affaires marchent moins bien, les médecins créateurs de la société et cautions morales sont décédés, des dissensions apparaissent entre Moron-Legras et les autres acteurs et actionnaires. La Société électrogénique est déclarée en faillite.


La création du sanatorium de Rochecorbon

Moron se replie à Rochecorbon dans le château de La Tour, sa propriété. Avec Legras qui l’a suivi en Touraine, ils fondent un sanatorium dans lequel ils vont poursuivre leurs activités de soins vitalistes.
Moron, sous le pseudonyme du docteur Sosthène Faber, y soigne la neurasthénie, les hernies, toutes les maladies…

Deux des appareils proposés par le sanatorium de Rochecorbon (comme en témoignent les étiquettes dans les couvercles). Collection de l'auteur.


Les appareils utilisés au sanatorium, toujours fabriqués à l’usine de Vernou, sont multiples :
  • appareils d’électrothérapie,
  • appareils de luminothérapie, de magnétisme, de traitement de la tuberculose par l’ozone,
  • sans oublier le fond de commerce, les plaques métalliques !


Plaque dynamodermique (métallothérapie), fabriquée à Vernou et 
vendue au Sanatorium de Rochecorbon. Vers 1907. Collection de l'auteur.


Ces plaques étaient préconisées pour le traitement de toutes les douleurs par application à l’endroit sensible, et par extension elles étaient sensées guérir toutes les maladies internes.

Notice d'utilisation des plaques de métallothérapie
vendues par le Sanatorium. Collection de l'auteur.


La notice conseillait de faire régulièrement revitaliser ces plaques au bout de 300 heures d’utilisation : il s’agissait en fait de simplement de les nettoyer, les décaper. Ce service, vendu pratiquement à moitié du prix de la plaque, était une rente pour le Sanatorium.
Les quatre trous sur la plaque servaient à la fixer à la chemise de nuit, le malade devant conserver de 3 à 7 plaques sur la peau toute la nuit…

Publications du Sanatorium. Édouard Moron y utilise 
deux de ses pseudonymes : Monplaisir et Faber.


La chute en 1909

Édouard Moron décède en 1909, ruiné par ses fastes. Le sanatorium n’y survivra pas, et malgré les efforts du fidèle Legras tout sera fini avant la guerre. En 1930 la veuve d’Édouard Moron tentera, depuis Vouvray, de relancer la vente des plaques, mais sa disparition en 1932 sonnera le glas définitif du vitalisme tourangeau.


Pour en savoir plus


De l'emblème d'une maison noble au lieu dit "la Gatinière"

Le texte qui suit est tiré de « Pages oubliées, Légendes et traditions »  rédigé par Gaston Bonnery, 1909, les photos sont de Catherine Thierry.

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Au flanc du coteau se déroulant sur la vallée du village de Rochecorbon, s'étage une ruche joyeuse d'habitations rurales dont, les constructions à pignons alternent avec les « caves-habitations ».
 
Les Hautes Gatinières (photo Catherine Thierry).
 

Là, est le hameau de la « Gatinière », ou l'attention du touriste est attirée par une pierre armoriée encastrée dans l'épaisseur d’un mur. Dans le champ de l'écu, un oiseau est posé sur deux branches accompagnées de deux roses, et en pointe d'un croissant, une date 1595 figure au-dessus d'une inscription en caractères inconnus.
Antoine Rivarol qui vivait au commencement du XIXe siècle, à l'esprit caustique et prodigue de bons mots, nous dit : « Celui qui créa l'alphabet remit en nos mains le fil de nos pensées et la clef de la nature. »


Étrange pierre armoriée (photo Catherine Thierry).


La bizarrerie des lettres de cette inscription, présente un style lapidaire original, et les caractères dénotent des éléments d'un alphabet inconnu. Ils semblent rappeler les caractères du Bobeloth, fabriquant à plaisir en formes barbares, l'alphabet latin du moyen âge. Les chiffres arabes mêmes présentent deux variétés dans leur forme.

Quant au croissant qui figure au nombre des pièces du blason, il indiquerait une branche cadette, où il se rattacherait aux Valois ; le croissant disparaît avec la Branche qui s'éteint par l'avènement du roi de Navarre.
Diverses hypothèses peuvent être émises :
  • On peut lire : Servien de Béquassière, l'oiseau étant une bécasse, nous aurions un jeu de mots rappelant la franche gaieté gauloise, un écho du rire large de Rabelais, d'autant plus que le fief de la Bécassière existait outre-Loire.  
  • Si on tient lieu du « sigle » figurant dans le prénom, on peut lire : Sestien pour Sébastien.  
  • Si on procède de la même manière par le « sigle » figurant après la première lettre du nom de famille, on peut lire : Du Bois Collagny pour Colligny, ou bien encore : du Bois Dauphin.


Nous livrons à nos amis et connaissances, le soin de déchiffrer ce rébus, puisse leur perspicacité y trouver une nouvelle interprétation.


La critique possède ses critériums. 

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Une digression vers Saint-Georges

Le texte qui suit est tiré de « Pages oubliées, Légendes et traditions »  rédigé par Gaston Bonnery, 1909, il est repris ci après et agrémenté de différents dessins, photos ou cartes postales. Merci à la SAT pour la photo intérieure de l'escalier Saint-Georges : photo de 1900 environ.

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La route qui se déroule vers Saint-Georges, entre le coteau et le fleuve en amont de la ville de Tours, est charmante, pleine de souvenirs, de sorte que l'on peut faire l'école buissonnière sans trop se détourner de sa direction.

En 1793, lors de la tourmente révolutionnaire, les magistrats municipaux changèrent son nom en celui de « Georges du petit rocher », afin de se complaire entre eux, ils s'apprêtaient à plier leur échine sous l'allure altière des « Grandes roches de Rochecorbon » auxquelles du reste fut réuni leur village par un décret du 2 février 1808. 

La Chapelle St-Georges aujourd'hui.

L’Église récemment restaurée se cache au fond d'un petit vallon ; sa tour carrée est ornée d'une corniche à figures grotesques. Une « litre » couvre les murs extérieurs en l'honneur de funérailles quasi princières. Quelques entrelacs carolingiens d'une antique ornementation sont encore plaqués sur ses vieilles murailles. 



Vitrail.
 




Entrelacs Mérovingiens sur le mur extérieur.





QQQQQQQQQQQQQQÀ l'abside est une verrière composée de fragments d'un ancien vitrail à plusieurs personnages.
La sacristie creusée dans le tuf est ornée des armoiries de Mgr Mathieu d'Ervault 1603-1746.
Cette paroisse constituait un fief relevant de l'archevêché de Tours, à foi et hommage simple, et 6 deniers de service annuel.
Une peinture murale recouvre la partie supérieure concave du sanctuaire, on y reconnaît le Père Éternel environné des Évangélistes historiens des merveilles de la doctrine de Jésus-Christ, un ange tient entre ses mains un phylactère. 

Fresque de l'église St Georges représentant le lavement des pieds.
Autre fresque représentant le chœur des anges.
Une autre peinture murale recouvrait naguère le mur du chevet, elle a disparu lors des travaux de restauration. On y discernait aisément un groupe de cinq soldats, dont le casque en tête se termine en pointe aiguë portant en avant un nasal. C'est le casque normand que les Francs venaient d'adopter, abandonnant l'armure de tête des Légions Romaines. Une calotte de laine protégeait la tête afin d'amortir les coups trop violents des haches d'armes et des masses.
Ce n'est, en effet, qu'au XIIIe siècle que le heaume naît et entre dans la composition de l'armure des chevaliers.

 
Casque Viking (photo R.Pezzani).  
Ce nasal rappelle ces deux vers de Basselin : 
« Il vaut mieux cacher son nez dans un grand verre

Il est mieux assuré qu'en un casque de guerre.»



Quels étaient ces guerriers ?

Un seigneur Suzerain dont le harnais de guerre était recouvert d'un blason de gueules à trois têtes de léopard, donnant une accolade du plat de l’épée à l'un de ses vassaux. C'est ainsi que se faisait la cérémonie de « l'investiture ». Dans celle-ci on pouvait reconnaître Arthur de Bretagne, qui venait d'être proclamé Roi d'Angleterre dans la Basilique de Saint-Martin à Tours. Or ce prince succédait à son oncle Richard Coeur de Lion, tué si malheureusement le 6 avril 1199, au siège de Chalus. Arthur de Bretagne comme comte de Touraine, élevait par cette Investiture Geoffroy de Brenne, seigneur de Rochecorbon, un des plus puissants seigneurs du royaume; à la dignité de Sénéchal des trois provinces d'Anjou, Maine et Touraine. Le récit des événements de cette époque nous conduirait inutilement à travers de longs et languissants détails d'actions militaires, parfois l'armistice succédait à des opérations entreprises sous le prétexte de quelque offense réelle ou imaginaire, et nous voyons souvent les troupes royales de Philippe-Auguste se heurter aux archers anglais. 

Non loin de la chapelle à la description de laquelle je me suis laissé entraîner, se voyait le logis, seigneurial ; lui aussi était taillé dans le roc, un gigantesque escalier composé d'une centaine de marches partagées en divers paliers éclairés par de larges ouvertures, faisait communiquer la vallée avec le sommet du plateau, ou retentissaient les pas cadencés des soldats mercenaires.

 
Sur cet escalier monumental, « l'imagination populaire » a broché tout un réseau de fantaisies dans lesquelles on ne doit avoir qu'une confiance limitée. Ainsi l’on raconte que Thibault des Roches, seigneur de Rochecorbon, aussi galant que doué d'un profond savoir, aimait à étendre sa juridiction autour de ses domaines et venait rendre visite à la « Dame de ses pensées », femme d'une maison illustre que la nature avait doué de toutes les qualités de l'esprit comme de la beauté du corps.

 

Sybille d'Amboise douce et bonne, mais dont le cœur s'ouvrait pour aimer, favorisa les intrigues de son seigneur et maître. 
La tourelle hautaine d'un pigeonnier, dernier vestige des droits de « fuie » des anciens possesseurs du pays, porte encore un cartouche dont la sculpture en saillie représente un dragon.


L'intérieur de l'escalier vers 1900.
(Document de la Société Archéologique de Touraine)


Sur le territoire de l'ancien fief de Saint-Georges, s'élève aujourd'hui le domaine de Rosnay, avec sa haute futaie et son joyeux vivier. Paul Scarron venait dans sa jeunesse y passer quelques jours chez son oncle, Nicolas Scarron de Rosnay, alors que son père était occupé comme conseiller au Parlement sous Louis XIII. (Nota, il semblerait que l'auteur fasse confusion avec la propriété de Rosnay possédée par la famille  Scarron à Nazelle Négron et non à St Georges)

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Remarque : contrairement à la Chapelle, pour laquelle une équipe active de bénévoles anime visites et souvenirs, il n'en est pas de même  pour « l'escalier des Anglais ». Ce dernier n'est pas protégé laissant le temps, la pluie, le froid entreprendre son œuvre destructrice. Sa dégradation est rapide.
 Aujourd'hui un tiers environ de la construction a disparu. Dans quelques années il ne restera que ces photos pour nous rappeler le souvenir de cette curiosité du moyen âge. (note de R. Pezzani)

Moulin de Touvoie : datez vos images !

Le Moulin de Touvoie, manoir du XVe siècle, a acquis sa célébrité par le tournage du film "La Belle et la Bête" qui s'y est déroulé durant l'été 1945.


Photographie prise lors du tournage du film en 1945.



Deux images extraites du début du film.


Le moulin avant 1930

Si le lieu est connu depuis 1225 pour son moulin (Molendinus de Tavoie), le bâtiment actuel était primitivement un manoir, possible logis seigneurial, transformé au XVIIe siècle pour y accueillir la roue et la meule d'un moulin. L'eau y était amené par un aqueduc en bois qui pénétrait par une fenêtre de l'étage !


Plan de 1870, faisant apparaître l'emplacement de la roue à aube,
à l'intérieur de la maison d'habitation dont une partie a été consacrée 
au moulin proprement dit. Archives Départementales d'Indre-et-Loire.

Plan de 1870 dans sa vision globale du site. Sur la gauche on peut voir le bief, puis l'aqueduc de bois qui amène l'eau au moulin, et enfin à droite l'écoulement qui rejoint le lit de la rivière La Bédoire. Archives Départementales d'Indre-et-Loire.


Ce dessin de 1890, propriété de la Société Archéologique de Touraine, nous présente les dispositions de l'époque.

1890 Dessin de Ph Grondard. 
Société Archéologique de Touraine, référence SAT DF_Tn_208.

La principale différence visible immédiatement entre le moulin avant et après 1930 est la charpente qui reliait le haut de la tourelle d'escalier au toit du corps principal. L'examen de la photographie du tournage permet effectivement de constater que cette partie a été supprimée. 
Une deuxième concerne la lucarne à droite de la tourelle, bien visible sur ce dessin, elle aussi disparue aujourd'hui.
Ces deux éléments permettent ainsi une datation des images et photographies.

Photographie vers 1910.

Ainsi cette image est bien d'avant 1930, ce qu'il n'était pas difficile d'imaginer au vu des vêtements des personnages.

Photographie vers 1910.

Cette dernière image montre bien les deux éléments de datation : la liaison entre le toit de la tourelle et celui du bâtiment, ainsi que la lucarne.


Le moulin après 1930

Vers 1930 les propriétaires Marie-Françoise Lorenzi et Émile Lacour entreprennent la restauration du moulin alors en très mauvais état. De 1929 à 1932 c'est un important chantier conduit avec attention qui redonnera une belle allure aux bâtiments et au site de Touvoie.

Photographie du début des années 1960.

Plus aucune liaison entre les toits, plus de lucarne : c'est après 1930 !
Maintenant vous savez reconnaître la période des cartes postales ou photographies. Bon amusement.

Et si vous avez des images, faites-nous en part. Nous pourrons si vous le souhaitez les ajouter sur cette page !

mardi 27 août 2013

Bellevue - Les Pitoisières

Ce texte a été écrit par le docteur Pierre Verdon, propriétaire du lieu, pour la visite de « Bellevue » organisée par la mairie de Rochecorbon lors de la journée du patrimoine du 19 septembre 2010. Il m'en a autorisé la publication. J'ai complété ce texte de quelques photographies prises lors de cette visite.

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L'histoire de « Bellevue » s'échelonne sur une très longue période. L'origine exacte de cette propriété nous échappe encore et reste un peu mystérieuse. On n'hésite pas à faire remonter sa fondation à l'époque de Saint MARTIN c'est à dire au IVème ou Vème siècle. Nous dirons ce que nous savons grâce à la consultation des archives départementales, à la documentation recueillie et à l'observation des lieux qui nous permet de supposer logiquement. Nous imaginerons le reste en demeurant vraisemblable !
« Bellevue » actuelle a été construite sur le terrain d'une ancienne métairie appelée « Métairie des Pitoisières ». C'est ainsi que le Dr RANJARD parle de « Bellevue » dans son ouvrage « La Touraine archéologique ».
Si la maison principale a été construite relativement récemment (en 1872) la « Métairie des Pitoisières » est, elle, beaucoup plus ancienne et il est établi qu'elle faisait partie d'un ensemble foncier s'étendant sur 27 communes appartenant à l'évêque de Tours. Cet ensemble était source de revenus importants.


Bellevue - Les Pitoisières : l'habitation principale et le groupe de visiteurs lors de la journée du patrimoine du 19 septembre 2010

C'est d'ailleurs à ce propos qu'un conflit est survenu entre le Chapitre de la Cathédrale de Tours et son Évêque. Le Chapitre un beau jour a demandé à son Évêque à partager et percevoir une partie des bénéfices engendrés par le domaine foncier. Le différend a été porté à la connaissance du Pape de l'époque Benoit III (855 - 858) qui a tranché en faveur du Chapitre en lui accordant la propriété des « Pitoisières ». Tel était le nom primitif de la propriété. La dénomination de « Bellevue » a été donnée par Pierre MONJALON qui a fait construire la maison en 1872.
J'ai demandé aux Archives Vaticanes s'il était possible d'avoir copie de la Bulle établissant cette propriété. Il m'a été répondu que c'était impossible car les archives n'étaient établies qu'à partir du XIIème siècle.

La destination première de « Bellevue » était l'exploitation viticole et est longtemps consacrée à cette activité (On retrouve là la légende de Saint Martin et de son âne).
Jadis la propriété s'étendait sur une beaucoup plus grande superficie. Elle comportait un vignoble estimé à une douzaine d'hectares et la dernière récolte a été faite en 1964. Il s'agissait de vin de Vouvray, bien sûr, et celui que j'ai goûté n'était pas mauvais.
De cette époque date la mise en lotissement de la propriété à la suite de mauvaises affaires du propriétaire de l'époque.
Il ne faudrait pas penser que tout allait pour le mieux, toujours, dans l'exploitation du domaine. Il était sujet aux variations classiques du monde agricole et du monde tout court et ce au cours des siècles. Sans remonter aux temps très anciens On sait que les disettes et les famines ont été nombreuses aux XVe, XVIe, XVIIe, XVIIIe siècles ; quand ce n'était pas les mauvaises récoltes c'était les crues de la Loire qui provoquaient des inondations catastrophiques (1615, 1651, 1707, 1709, 1710, 1733). On a conservé la mémoire de celle de 1856 avec des hauteurs d'eau impressionnantes : 2,20 m rue de Bordeaux, 3 m dans la cour du lycée DESCARTES. Bien que ne craignant pas les inondations la propriété subissait les difficultés engendrées.
Les risques étaient (et sont encore) importants en raison de la nature des terrains de voir se produire des éboulements. Sans les citer tous il y en a trois : 1720 une cave s'effondre 17 morts, 1819 (14 morts), 1820 (11 morts), 1933 (3 morts), 1934 (1 mort).
Et tout récemment au mois de mai (2008) une pluviosité a provoqué des dégâts !
Les incendies étaient redoutés car les habitations étaient en bois ou de torchis et pouvaient être détruites en quelques heures. On cite le cas de St PATERNE en 1768 détruite aux ¾. Parmi les dangers il faut tenir compte de la présence des loups et les équipages de louvetiers ont fort à faire pour lutter contre ce fléau animal et les compagnies ne seront vraiment contrôlées qu'au XIXe siècle.
Si pendant plusieurs siècles la peste a été la plus redoutée des maladies et la plus meurtrière, les registres paroissiaux en font état. Le cas est cité du curé d'une paroisse de 400 ou 500 habitants ayant enterré 146 personnes entre septembre et novembre.
La peste disparaît après 1640 mais d'autres maladies prennent le relais. Sévissant à l'état endémique la variole, la typhoïde, la dysenterie, ou la pneumonie peuvent se transformer en épidémies et faire de très nombreuses victimes, (15 000 en Anjou en 3 mois seulement).

Les rendements des cultures étaient faibles, le matériel employé ne permettait pas de labours profonds. Les jachères étaient mises en œuvre très systématiquement. Les problèmes climatiques interféraient : sécheresse, les périodes de grand gel ruinaient parfois les espoirs (on cite le « grand hiver » 1709 où tout gelait, même le vin dans les caves).
Mais en dehors de ces périodes on vivait assez confortablement aux « Pitoisières ».


Dans la cour, devant l'entrée de la cave.

Revenons à notre visite. Vous êtes actuellement dans ce qui est devenu l'entrée principale. C'était initialement l'entrée de la partie exploitation agricole et viticole de ce qu'était « Bellevue » avant sa récente transformation, de sa réduction devrait-on dire. Il faut noter qu'aux moments que nous évoquons on parlait de « Closerie des Pitoisières » et non de « Métairie ». La différence réside dans le type de rémunération allouée à l'exploitant. Le « closier » désigne spécifiquement le viticulteur à qui est confiée l'exploitation comme salarié avec quelques avantages en nature. Le contrat est annuel. Le « métayer », lui, est redevable au propriétaire de la moitié des produits de l'exploitation.

La cour vue depuis l'habitation principale. 
Au centre la double porte permettant l'accès à la grande cave.

Un Rochecorbonnais de longue date, décédé maintenant, a beaucoup étudié l'histoire locale et les renseignements que j'ai pu recueillir viennent en partie de son travail. Il s'agit de Monsieur Robert BLONDEL. Il a publié une « Petite monographie de la commune de Rochecorbon » (1976) qui est précieuse à consulter.
Ainsi Monsieur BLONDEL a confirmé que la « Closerie des Pitoisières » était possession de la Châtellenie du CROCHET, elle même propriété de l'Évêque de Tours, les terres s'étendant sur 27 communes. Précisons que le château de Rochecorbon n'a été construit qu'au Xe siècle.

Très tôt les « Pitoisières » de « lieu-dit » ont formé un « hameau » puis un « village » tout comme les autres lieux-dits actuels considérés maintenant comme des quartiers de Rochecorbon. Par définition la « Closerie des Pitoisières » était donc un établissement viticole. La partie agricole n'était pas négligeable non plus car elle permettait de nourrir la famille du closier et les familles des employés de l'exploitation.
Une propriété comme « les Pitoisières » pour être exploitée et entretenue demandait un personnel nombreux. Ainsi nous savons qu'en 1883 32 personnes vivaient à « Bellevue ».

Les propriétés comme « Bellevue » vivaient en autarcie et devaient prévoir le logement et l'entretien de tout son personnel. Elles devaient donc disposer des installations et moyens nécessaires pour satisfaire les besoins de ses habitants. Les logements, un four pour la cuisson du pain, qui rappelons-le représentait l'élément essentiel de la nourriture à l'époque que nous évoquons. Il y avait aussi un jardin potager important, des matériels, des chevaux, une écurie et des caves avec le matériel adapté comme le pressoir et les cuves pour le vin. La production était très diversifiée. Le plus important peut-être était de disposer d'eau en quantité suffisante. Cette propriété disposait d'un puits (profondeur 26 mètres) et de plusieurs citernes recueillant l'eau de pluie (soit environ une réserve de 180 mètres cubes environ).

Propriété d'Église, l'exploitation des « Pitoisières » a probablement, à l'origine, été confiée à des moines eux mêmes parfois secondés par des laïcs. On trouve là l'explication de certaines dispositions des bâtiments. À l'époque dont nous parlons on était moins exigeant sur le confort du logement qui devait avant tout protéger de la pluie et du vent. Les premiers occupants se sont certainement contentés de l'abri des excavations naturelles telles que nous en verrons et les ont aménagées par la suite avant de construire. Mais pour construire ils ont tiré de la pierre et ont ainsi creusé le rocher et créé des caves et aussi des logements.

Certains éléments font penser à une occupation devenue laïque plus que religieuse et cette occupation s'est poursuivie jusqu'à la révolution de 1789 qui a remis en cause bien des situations et modifié les idées et les jugements notamment le statut des « Pitoisières ».

Créer des logements était une nécessité. Dans la mesure du possible chaque famille avait à sa disposition une pièce au moins (quelque fois plusieurs), une cave ou un cellier, ou un fruitier pour la conservation hivernale des fruits et des légumes.

Il eût été tout à fait extraordinaire que la « Closerie des Pitoisières » ne changeât pas périodiquement de propriétaire. Sans être fréquente la situation s'est présentée à différentes reprises. Nous retrouvons la trace de plusieurs mutations grâce aux archives notariales. L'une d'elles datée du 15 mai 1767 est intéressante en ce qu'elle rappelle certaines mutations antérieures et fait état et décrit une maison de maître et une maison de closier citant également un mur les séparant. Ces maisons étaient vétustes et la liste des réparations à effectuer longue et précise. Les matériaux à employer y sont précisés avec leurs caractéristiques, les épaisseurs, les proportions des mélanges, etc.

Si la « Closerie des Pitoisières » a été l'objet de nombreuses mutations elle est aussi le siège de modifications par adjonction ou suppression d'éléments qui en changent parfois l'aspect. La maison du closier en est un exemple. C'est une maison toute simple, 2 pièces de plain-pied. Par économie on l'a dressée contre le rocher supprimant ainsi un passage dont nous ne savons plus rien. Mais sa façade a changé au cours des âges. Elle a été avancée à deux reprises. La modification est intervenue au cours de la période Renaissance. Ainsi qu'il en est souvent encore aujourd'hui les travaux durèrent longtemps au point que le style de construction lui même s'est trouvé modifié.

La modification la plus récente et le plus importante est le fait de Pierre MONJALON que nous avons déjà cité.
Pierre MONJALON est Tourangeau d'origine, né à Artannes-sur-Indre en 1820. Il dirigeait à Nantes une entreprise de Travaux Publics importante, revenant fréquemment à Tours. Les affaires étaient prospères au point que devenu notable à Tours il y vivait de ses rentes. C'était possible à ce moment là. Il demeurait Quai Paul Bert, à Tours, dans cette maison qu'occupe actuellement le Collège Saint-Grégoire.
En 1872 Pierre MONJALON achète la « Closerie des Pitoisières » pour en faire sa résidence secondaire. A ce moment là on parlait plus simplement de « maison de campagne ». De Pierre MONJALON on trouve la trace à l'église de Rochecorbon sous la forme d'un vitrail représentant St Pierre, le maître verrier a inscrit le nom du donateur. On lui doit également la réfection de la décoration du portail de l'église
Pierre Monjalon a remplacé ce qui restait de l'ancienne maison de maître par la maison actuelle, réalisée dans le style en vogue de l'époque, en brique et pierre. Il a rehaussé la maison du closier d'un étage, l'a surmonté d'un grenier, construit une écurie avec remise ; et remplacé l'escalier qui permettait d'accéder au bois qui surplombe la propriété. Bref en réalisant ces travaux importants il a donné à « BELLEVUE » l'allure que nous lui connaissons maintenant.

Il y a deux parties bien distinctes : la résidence secondaire et la partie exploitation agricole et viticole.

Vous êtes entrés par le portail de l'exploitation.

Entrée par le portail d'exploitation, 
vue de l'intérieur de la propriété.

L'entrée de la résidence, elle, se faisait très au sud par une allée bordée de tilleuls (il n'en reste plus qu'un seul), parallèlement à l'actuelle rue de Bellevue qui, en ce temps là, n'était qu'un chemin intérieur de la propriété.

Cette dernière et importante modification est intervenue après qu'un propriétaire, me précédant, ait fait de mauvaises affaires dans l'immobilier, l'obligeant à réduire la surface de sa propriété et en lotir une partie.
C'est là l'origine du lotissement de la rue des CLOUETS.
Mais cette modification nous apporte bien du souci. En effet les irrégularités ont bien été éliminées et les bosses supprimées. Mais le résultat se traduit par un déchaussement du mur et le fragilise. Il faut périodiquement refaire une partie de mur.

En effet autrefois « Bellevue » s'étendait beaucoup plus loin vers le sud et l'ouest. Ont été amputés un grand terrain vers le sud, un autre vers l'est et le vignoble. Toutes ces modifications sont intervenues avant notre arrivée, le 27 juillet 1968. Depuis nous faisons notre possible pour entretenir et moderniser un peu les installations et maintenir l'ensemble en bon état.

Nous avons vu l'importance qu'il fallait accorder au logement du personnel de l'exploitation. Mais le problème de la nourriture est aussi important ! On ne fait pas travailler un ventre vide… « Bellevue » devait donc être équipée pour faire face à ses obligations dans ce domaine.
Pièce maîtresse du dispositif un four à pain. Quand on sait que le pain représentait un élément important de la nourriture, on conçoit mieux la place que le four à pain occupait dans l'aménagement d'une propreté comme « Bellevue ».
Hélas un propriétaire précédent (celui qui a loti les parcelles) l'a utilisé comme cheminée d'une chaudière de chauffage central et en a détruit pour cela une bonne partie. C'est vraiment dommage.
Comme la plupart des fermes de cette époque « Bellevue » possédait un potager. Il se trouvait à l'emplacement de la grande pelouse en débordant un peu au sud. Il devait être suffisamment grand pour assurer l'essentiel de la consommation en légumes des personnels de l'exploitation. On trouvait également une basse-cour fournissant la viande (la volaille). Le plus souvent dans les fermes on trouvait un ou deux porcs nourris avec les eaux grasses. Lorsqu'un porc arrivait au poids requis il était sacrifié. C'était en général jour de fête et tout le monde participait à la confection des produits issus du sacrifice. On n'oubliait pas de conserver tout ce qui pouvait l'être. C'est à ce moment là qu'on salait la viande, placée ensuite dans un grand pot vernissé dénommé saloir, pour pouvoir la consommer ultérieurement. C'est un procédé très ancien qui assure la conservation des viandes. N'oublions pas que les congélateurs n'existaient pas. Ainsi l'essentiel des légumes et de la viande était assuré.

Il fallait également prévoir un approvisionnement en eau tant pour le fonctionnement de l'exploitation que pour la consommation de ses habitants. Pour les habitants un puits (l'eau est à 26 mètres à cet endroit) permettait d'en satisfaire les besoins.
Pour l'exploitation différentes citernes récupéraient soigneusement l'eau de pluie. Cela représentait environ 180 m3.

Le matériel de la ferme était probablement moins important que celui qu'on pourrait trouver, maintenant, dans une ferme d'importance équivalente. Pas de tracteur et les charrues étaient moins performantes que celles qu'on emploie maintenant. Le dessin de leur partie travaillante a lentement évolué au cours des siècles. Tout se faisait à la main. Qui ne se souvient des récits d'autrefois décrivant les moissons. C'était une grande démonstration de la solidarité paysanne. Tous les voisins participaient à l'action. A charge de revanche quand le voisin avait besoin d'aide. Qui ne se souvient aussi des séances de battage avec des fléaux. Ce n'est pas si ancien.

Avant l'arrivée de la vapeur la force « motrice » était produite par un cheval (ou plusieurs) qui avait droit à toute l'attention du personnel. Il était presque de la famille. Il est longtemps demeuré le recours habituel et commode de son propriétaire Peut-être y avait-il une vache, souvent une chèvre, parfois un âne (c'était le cas à « Bellevue »). Chacun avait sa place bien définie dans l'organigramme de la ferme. Vieillards et enfants compris.
Les travaux se déroulaient au rythme des saisons avec des points culminant à la période des récoltes. Mais même en périodes « creuses », tel l'hiver on ne chômait pas à « Bellevue ». Il y avait la réparation du matériel, l'entretien des logements et bâtiments Il y avait également le bois à couper pour le chauffage et la cuisine. Il fallait tout préparer. Tous ces travaux suffisaient à occuper les résidents.

La mécanisation est arrivée assez lentement dans les exploitations. Elle était au début dans les très grosses exploitations, céréalières principalement qui possédaient des très grandes pièces à moissonner.

Délaissée à la Révolution de 1789 la « Closerie des Pitoisières » fut vendue le 21 septembre 1791, ainsi que beaucoup de propriétés, comme « Bien national » à des vignerons (frères Brédif) de Rochecorbon plus intéressés probablement par les vignes que par l'ensemble des bâtiments. A partir de ce moment la situation a commencé à se dégrader faute d'entretien. La façade ouest a le plus souffert et s'est progressivement effondrée. Cela explique, en partie, le niveau de la grande pelouse par rapport à celui du reste du jardin. On ne disposait pas à l'époque d'engins permettant de déblayer l'amoncellement de rochers lorsqu'il y avait effondrement du coteau. On émiettait ce qui était possible et on étalait, tant bien que mal, le reste. C'est ce qui s'est passé ici.
Nous avons eu l'occasion de creuser, mes enfants et moi, en un point de la pelouse pour installer un « mât aux couleurs » peu de temps après notre arrivée Nous avons retrouvé enfouie à 1,20 m la base de l'escalier ancien, remplacé en 1872. Nous avions dû creuser parmi des blocs de tuffeau. Il y avait une couche de terre d'environ 15 cm seulement.


Début de la visite

Au cours de cette visite je ferai appel à votre imagination, plus ou moins selon les moments. C'est à la fois indispensable et... excitant. En visitant il faut toujours se poser des questions permettant de réfléchir et parfois trouver des éléments qui permettent d'approcher la vérité. On constate que les différents occupants ont modifié la structure de la propriété en fonction de leurs besoins, sans trop se préoccuper de la génération suivante ! En visitant vous constaterez qu'une certaine dose d'imagination est nécessaire.
Nous nous trouvons maintenant face à l'entrée de la grande cave.

Sur votre gauche vous voyez des fenêtres. Ce sont des logements aménagés au XVe siècle. Ils ont été remaniés depuis en fonction des besoins, à plusieurs reprises.
Sous les fenêtres se trouvent une porte : c'est une entrée de cave précédée d'un espace qui avait jusqu'au 1950 une installation permettant de faire la lessive. C'est également dans cette partie qu'on trouve les vestiges du four à pain.
À la gauche de l'escalier qui mène aux logements on distingue une porte étroite c'était l'écurie de l'âne. À côté une porte double qui donnait sur une cave et permettait un passage dont on ne trouve plus guère que l'amorce.
En haut des marches que vous voyez à gauche dans l'angle se trouve une citerne recueillant les eaux de pluie de la maison du closier (à droite). Contenance environ 80 m3. C'était un passage qui a été obturé lui aussi.
Face à nous se trouve une fenêtre et une porte : il s'agit d'un logement aménagé sur 2 niveaux, vous voyez les ouvertures de deux chambres à l'étage.
Enfin entre l'entrée de la cave et la maison du closier une porte au linteau arrondi donne accès au puits.
Remarquez les traces des deux avancées de la façade de la maison du closier (à droite).


La grande cave

En entrant dans une cave on pense d'emblée à la récolte du raisin, à son traitement et à sa mise en cuves, en tonneaux, à la mise en bouteilles et à la vente du produit fini. Il y a aussi d'autres fonctions.
Telle que se présente cette cave on note tout de suite sa hauteur inhabituelle pour une cave à vin. C'est la présence de deux ouvertures, maintenant murées, situées à mi hauteur de la paroi de droite qui nous expliquent cette anomalie apparente. Il s'agit de portes de communication entre une deuxième cave aux dimensions plus réduites et la cave dans laquelle nous nous trouvons. C'est dire que la partie supérieure de cette grande cave était en fait un grenier. Un plancher avait donc été établi dont on retrouve les traces à mi-hauteur. On pouvait ainsi entreposer des légumes de toutes sortes mis en réserve pour une consommation ultérieure. Beaucoup de produits de la ferme pouvaient ainsi être conservés.

Ainsi qu'on pouvait s'y attendre on trouve dans cette cave deux pressoirs. L'un le plus ancien, du XVIIème siècle vraisemblablement, rajeuni par une vis métallique au XIXe. Sa manœuvre était pénible, bien que soulagée par un treuil qu'on peut voir un peu en retrait. Avant d'utiliser le treuil il fallait d'abord introduire une longue perche dans les cavités carrées de la lanterne en haut de l'ensemble. Puis on accrochait le câble à l'extrémité de la perche et on actionnait la manivelle. On décrivait une courbe d'environ 130°. Il fallait retirer la poutre et recommencer jusqu'à ce que le plateau de la cage dans laquelle avait été mis le raisin l'ait complètement écrasé et qu'il n'y ait plus une goutte de liquide.
C'était un exercice épuisant. On comprend pourquoi au début du XXe siècle on a installé un deuxième pressoir, utilisant la même cage mais avec un système « à double cliquet » qui demandait moins de force pour le manœuvrer. La cuve en ciment est de la même époque. La « mette » est cet espace au sol incliné où l'on déposait le raisin avant de garnir la cage du pressoir. À noter que pas une goutte de jus du raisin n'était perdu. De la mette des rigoles conduisent à la cuve qui elle reçoit le jus des grappes écrasées. La cuve était le moment venu vidée au seau. La dernière pressée a été faite en 1964.
Je ne connais pas le nombre de tonneaux qui pouvaient être stockés dans cette cave mais je l'imagine très important.


Extraction de la pierre de tuffeau

Cela a été la raison première de la création des caves qui ont ainsi fourni les pierres pour les constructions régionales. On creusait tant que la qualité de la veine exploitée était convenable. Si la qualité ne correspondait à ce qu'on cherchait on changeait de site. Le risque était d'affaiblir la résistance du coteau et de provoquer des éboulements, ce qui se produisait parfois.


La Magnanerie
(exploitation pratiquant l'élevage du ver à soie)
 
Il peut paraître un peu extraordinaire de parler de Magnanerie en Touraine, et pourtant il fut un temps où cette région était célèbre pour sa production de grande qualité.
Dés le début mon attention avait été attirée par cette série d'alvéoles qu'on aperçoit au dessus de la grande cuve en ciment. Un examen hâtif m'avait fait conclure à des alvéoles de pigeonnier. Mais je les trouvais tout de même bien grandes pour abriter des pigeons Les dimensions des alvéoles sont en effet H=35 cm, L=25, Prof=40 cm.
C'est en lisant de la documentation qu'à mon étonnement j'ai acquis la conviction qu'il s'agissait d'une magnanerie. MAGNAN désigne le ver à soie en provençal (Bombyx du mûrier).

Par quel hasard la Touraine s'était-elle occupée de soie ?


La grande cave troglodytique avec au centre 
de l'image les casiers de la magnanerie 
qui servaient à l'élevage du ver à soie.

Les réponses m'ont été fournies par un petit livre à la lecture très instructive : « Tours capitale historique de la soie » d'André-Roger VOISIN. Une très complète bibliographie est annexée à cet ouvrage. Ed. Alan SUTTON 8 rue du Dr Ramon, 37540 St Cyr-sur-Loire. « Bellevue » y est nommément citée page 116.
Mes recherches ont également bénéficié de la lecture de l'ouvrage du Dr GIRAUDET « Histoire de la ville de Tours » dans sa réédition de 1973.
Charles VII cherchait à doter la Touraine d'une source de revenus réguliers et avait pensé à une industrie de tissage. Mais c'est surtout LOUIS XI qui a très bien compris que la France perdait beaucoup d'argent en achetant aux italiens, qui à cette époque exerçaient un monopole de fait sur la soie, qu'ils importaient directement de Chine.
Dépense évaluée à l'époque à 500.000 écus environ ce qui était considérable
Louis XI voulait aussi implanter une industrie de bon rapport à Tours, ville qui lui avait toujours manifesté de la sympathie lorsqu'il n'était que « dauphin ». C'est aussi pour cette dernière raison qu'il avait fait le choix de sa résidence du château des Montils, appelé secondairement « Plessis-lès-Tours ».

D'où l'idée de faire venir des ouvriers italiens connaissant le métier du tissage de la soie pour produire les tissus dont on avait besoin. 17 ouvriers sont arrivés à Tours en 1470. Trois maîtres payés 50 livres chacun, 7 ouvriers à 30 livres et 7 autres à 20 livres. Tous logés dans la rue Maufumier, devenue rue de Constantine.
Mais l'implantation s'est révélée difficile. Il fallait investir environ 600.000 livres pour démarrer et les responsables de Tours rechignaient à le faire. Il fallait le talent de négociateur de Louis XI et son autorité pour que le projet se concrétise. Au début la nouvelle industrie n'a subsisté que grâce aux aides royales. Le système a fonctionné tant bien que mal sous Louis XII. François Ier a repris les idées émises par ses prédécesseurs et s'est intéressé au tissage pour le rendre plus productif. Mais la France si elle n'achetait plus de tissus à l'Italie continuait de lui acheter des écheveaux de soie grège qu'elle transformait. Toutefois l'industrie était devenu prospère et de bonnes fortunes y ont trouvé leur origine.
La situation est restée à peu près la même sous Henri II, Charles IX et Henri III. Néanmoins l'industrie était bien implantée. On comptait en effet 4 à 6 000 personnes travaillant la soie ou pour l'industrie de la soie. Le nombre des métiers pour tisser la soie était d'environ huit mille (8 000) aux moments les plus prospères. Mais malgré ces données intéressantes la France n'avait pas encore acquis son indépendance dans ce domaine. Le problème de production avait été mal conçu. Les soyeux tourangeaux souffraient d'un grave handicap car ils ne pouvaient accéder directement à la matière première essentielle, la soie brute qu'ils devaient acheter en Italie ou en Espagne.
L'industrie de la soie à Tours est une longue succession de périodes fastes et de périodes néfastes jusqu'à la moitié du XVIIIe siècle (la production de soie de cocon fut de 834 livres en 1750, 4 589 en 1751, 16 911 en 1760, 27 506 en 1767. En 1768 parmi les personnes qui fournissaient des cocons à tirer dans une des manufactures, on notait Melle Marchandeau, de Rochecorbon).
Des documents de 1790 relève qu'une petite trentaine de métiers seulement restent en activité à Tours.
Il a fallu attendre Henri IV pour comprendre qu'il fallait mettre en place des élevages de vers à soie et prévoir leur alimentation pour ne plus dépendre de fournisseurs qu'ils soient italiens ou lyonnais. Lyon avait été pendant longtemps une ville frontière et à ce titre mieux placée pour s'approvisionner en soie italienne et à meilleur compte.
Une grande campagne de plantation de mûriers blancs a été lancée dont les premiers résultats positifs ne se sont pas fait attendre. Il faut ici citer deux noms :
  • celui d'un économiste de bon conseil : Barthélémy de LAFFEMAS ( 1545-1612 ) 
  • celui d'un agronome avisé : Olivier de SERRES ( 1539-1619 ).
Parallèlement on se mit à construire des machineries ou à adapter des locaux notamment dans les dépendances des châteaux pour y élever des vers à soie. Pour la Touraine on a choisi les régions les plus chaudes et spécialement le Chinonais et Richelieu.
Mais il faut savoir que l'élevage du Bombyx est assez complexe et suit un rythme spécial. Le cycle d'évolution comprend plusieurs phases. Lorsque la femelle du Bombyx a pondu ses œufs ou « graines » (environ 1 mm de diamètre) il faut les conserver au frais (6 à 7° en moyenne) durant 4 à 5 mois. Les œufs en effet présentent un phénomène physiologique particulier appelé « diapause » c'est à dire un arrêt du développement de l'embryon 4 à 5 jours après la fécondation L'œuf ou « graine » vit au ralenti 4 à 5 mois. On appelle cette période « l'estivation ».

Celui qui était chargé de la surveillance des graines était appelé « graineur » et devait conserver les graines à la température de 6-7° c'est à dire en hivernation et non en hibernation pendant environ 4 mois. Ensuite il faisait repartir le développement de l'embryon en faisant réchauffer les graines progressivement d'un degré par jour jusqu'à 22°. C'était la période « d'incubation ». Mais il fallait veiller à faire coïncider la fin de la période d'incubation avec la première apparition des feuilles du mûrier, seule alimentation possible du ver à soie. Pour ce réchauffement des graines on utilisait la chaleur humaine et les femmes portaient sur elles des petits sacs remplis de graines. On assure que Mme Olivier de Serres s'est prêtée à cette activité.

On a donc utilisé les caves, dont celle des Pitoisières, ici même, pour conserver au frais les graines de ver à soie. Voilà l'explication des excavations qui sont devant vous.
On trouve également des traces de magnanerie sur la falaise, près de la Lanterne.
L'engouement pour les vers à soie s'est poursuivi en Touraine sous le règne de Louis XIII.
Il y a eu malheureusement par la suite une lente dégradation de cette activité qui s'est accélérée en raison d'une maladie du mûrier.
Il n'y a plus à Tours que deux manufactures qui produisent des tissus d'ameublement d'une très grande qualité. Notamment la « Manufacture des 3 tours » située quai Paul Bert.
L'aventure de la soie a été une grande chance pour la Touraine et le pays tout entier. La sériciculture a rapporté environ 6 millions d'écus d'or par an au mieux de son activité.


La cuisine 


La cuisine : au centre la cheminée dans laquelle les cuissons
 étaient commencées et à droite le potager avec ses deux 
foyers à braise sur lesquels on finissait de mijoter les repas.


Annexée à la grande cave se trouve une autre plus petite qui a été transformée en logement avec deux petites chambres à l'étage. Elle est l'une des rares à posséder une cheminée et un évier [dire une pierre d'évier serait plus exact. Un trou au milieu de la pierre permettait l'évacuation des eaux dans un seau].
Ce logement illustre le mode de vie de ses occupants. Le centre de la pièce est la cheminée. Il ne faisait pas froid même en hiver, le feu brûlant en permanence dans la cheminée entretenait une température convenable et supprimait une éventuelle humidité.
La cuisine, collective ou individuelle, se faisait au feu de bois. Dans la cheminée avec des pots suspendus à la crémaillère pour amorcer la cuisson. Le pot était ensuite transféré sur un potager dans lequel on mettait des braises pour laisser la nourriture mijoter doucement jusqu'à cuisson complète. Le moment venu il n'y avait plus qu'à « tremper la soupe » [la « soupe » = grosse tranche de pain que l'on mouille avec le contenu du pot] et commencer le repas.

Les menus variaient peu et les plats consistaient le plus souvent en soupes et ragoûts. La consommation de viande était réduite et réservée aux fêtes habituellement. La boisson était le plus souvent de l'eau ou de la piquette ou encore des boissons obtenues par macération de feuilles diverses (exemple les feuilles de frêne), etc.
Une cuisine de ce genre a fonctionné jusque vers 1950.

Au fond de la cave on voit un exemple d'extraction de tuffeau qui a dû être arrêtée en raison de la mauvaise qualité de la pierre de ce filon.


La cave dite « Bûcher »

N'était semble-t-il qu'une annexe de celle que nous venons de quitter. On note les deux ouvertures en hauteur qu'une échelle de meunier rendait praticables. Elles donnaient sur le grenier. A remarquer aussi les grilles garnissant les ouvertures pour interdire l'entrée aux oiseaux.


Le couloir

Permet de se représenter les diverses occupations des lieux. Religieuse ou laïque l'affectation des pièces est différente bien sûr, mais la structure d'ensemble demeure : on voit d'abord une grande pièce dont la réalisation se situe à l'époque de la Renaissance (nous le verrons d'après la façade). Elle aurait pu être salle capitulaire ou pièce commune d'habitation. On remarque les corbeaux qui soutiennent les poutres du plafond. La pièce a subi des transformations (cloisonnement) pour constituer un logement avec cellier et fruitier.


Entrée principale


L'entrée principale et son crochet.

On aborde ensuite la partie probablement la plus ancienne de la propriété. D'abord l'entrée, la toute première. On y aperçoit encore des traces de blason et le tracé de fausses coupe de pierre. La porte dans sa simplicité est assez remarquable par son crochet incassable.
On trouve aussi une grande pièce que j'appelle « conciergerie », véritable carrefour.

Suivant la nature des occupants cela peut être, s'il s'agit d'une communauté religieuse, la limite de ce qu'on appelle la clôture. Au delà de cette limite se trouve un couloir avec des cellules de part et d'autre. Le couloir aboutit à la chapelle. Cette pièce a eu une grande importance. Qu'on en juge par la taille de la cheminée dont tous les attributs ont disparu. Voyons aussi les traces restantes des fausses coupes de pierre. On ne se serait pas amusé à décorer une cave. Cela ne s'explique que pour un lieu habité.

Hypothèse laïque : d'autres occupants ont succédé aux religieux et ont changé la destination des pièces. Celle-ci devient conciergerie et contrôle les entrées et les sorties des gens du matériel et des produits.
Il faut répéter que les générations qui se sont succédées ont profondément modifié la structure des locaux qu'elles occupaient pour les adapter à leurs besoins.


La Chapelle


Vue extérieure de la chapelle troglodytique.

Confirme la présence religieuse à une période de la vie des Pitoisières (la plus ancienne probablement).
Pour l'essentiel la chapelle est datée de la fin du XIVe siècle. Elle est inscrite à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques depuis 1972, Edmond MICHELET étant Ministre de la Culture.

Les éléments qui aident à dater la chapelle : ouvertures avec arcades « en anse de panier » (assez typique de la région à cette époque) et la forme de l'enfeu, en arc surbaissé, timbré d'armoiries non identifiées à ce jour [un enfeu est une tombe encastrée dans l'épaisseur du mur d'un édifice religieux (église, cimetière). Il était généralement réservé aux nobles]. La table d'autel a disparu, remplacée par un coffre. La chapelle sert encore pour des célébrations familiales (Noëls ou Baptême des petits-enfants et arrière petits enfants). On peut apercevoir des traces de fresques dont nous ne savons rien.
L'examen de la chapelle permet en outre d'imaginer grâce aux fenêtres de styles différents que la façade ouest ouvrait sur une construction en prolongement, qui lui était perpendiculaire et raccordée un peu plus tard (styles roman et gothique mélangés). Il n'est pas interdit de penser que des propriétaires laïcs aient succédé aux religieux et aient aménagé ce site d'une manière plus confortable et en aient fait une demeure plus élégante.


Intérieur de la chapelle. A droite la façade, à gauche petite pièce étroite (sacristie ?).

Sortons de la chapelle et voyons la façade ouest du coteau. Derrière la végétation nous apercevons l'amorce d'ouvertures qui correspondent à celles que nous avons vues en parcourant le couloir. Cette partie était mi-creusée - mi-construite et c'est probablement la raison de sa fragilité. C'était au moment de la Renaissance, on aimait la légèreté. Cette légèreté était probablement parfois acquise au détriment de la résistance insuffisamment calculée. Le défaut d'entretien par ailleurs a accéléré la dégradation. Imaginez un instant encore une façade Renaissance avec de grandes baies vitrées à la place des vides que vous constatez.
Ça change tout !


Blason dans la chapelle.

Je délire direz-vous. Vous avez probablement raison. Et pourtant, voyons un peu plus loin après le grand escalier. En examinant bien la façade on trouve les éléments d'une fenêtre à meneau qui a été sacrifiée pour ouvrir une porte. En levant les yeux et un peu plus à droite on aperçoit deux emprunts ovalaires. Cela suffit à conforter l'hypothèse d'occupant ayant une culture certaine. La Renaissance avait remis au goût du jour les civilisations et cultures grecque et latine et il était « chic » de placer sur les façades des médaillons de terre cuite, scellés dans le mur, représentant des profils. On trouve dans la région de nombreux exemples de ce type de décoration. Au château de Chaumont notamment.
Peut-être n'avais-je pas tout à fait tort de laisser courir mon imagination...
Bien des éléments de mon exposé pourraient donner lieu à discussion et permettrait de serrer la vérité, ou l'exactitude. En fait je me suis efforcé de vous dire ma vérité.

Celle qui, selon moi, colle le plus exactement possible avec les éléments architecturaux.

Au centre M. & Mme Verdon accueillant 
les visiteurs lors de la journée du patrimoine. 
Dans la poche de M. Verdon, la présente 
notice sur « Bellevue » !

Dr Pierre Verdon, DCD DSO, 2010
(nota : depuis cette date le docteur nous a malheureusement quittés)

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En complément, le Docteur Ranjard avait fait en 1946 deux photographies de la chapelle en vue de son classement. Le propriétaire était alors un nantais, M. Manjot. Dans son livre « La Touraine archéologique » il en disait :
Au nord de Rochecorbon, les communs du château moderne de Bellevue sont aménagés dans les logis d'habitation, entièrement souterrains, de l'ancienne métairie des Pitoisières, qui appartenait au XVIIIe siècle au chapitre de l’Église de Tours. Ces locaux furent aménagés au XVe siècle. Un long couloir creusé dans le rocher les relie à la chapelle sise plus au sud, souterraine également et close par un mur percé d'une porte et de fenêtres dont l'une conserve les amorces de son remplage. L'autel en était logé dans un enfeu en arc surbaissé, timbré d'armoiries.

Photographie de l'extérieur de la chapelle prise par le Dr Ranjard en 1946.


Photographie de l'intérieur de la chapelle prise par le Dr Ranjard en 1946.


Pour en savoir plus