Appel

ATTENTION !
Ce blog est désormais clos. Il a été entièrement transféré sur

dimanche 24 novembre 2013

Nicolas de Troyes et le borgne Boutet en l'an 1535 à Rochecorbon

C'est certainement l’œuvre de littérature la plus ancienne concernant notre commune que je vous propose ici. Cette Nouvelle mérite absolument de figurer sur ce blog. Elle a été écrite en 1535 par Nicolas de Troyes, remise en lumière en 1866 par Émile Mabille dans son ouvrage Le Grand parangon des nouvelles nouvelles recueillies par Nicolas de Troyes publié à Bruxelles. Sur ces cent nouvelles, c'est la 26ème qui nous intéresse, celle du sellier (1), le borgne Boutet : ce dernier, voyageant de nuit pour revenir à Tours, passe par le plateau surplombant la Loire et tombe malencontreusement dans une cheminée.

(1) Nicolas de Troyes lui-même se présentait dans son recueil de 1535 comme « simple sellier, natif de Troyes en Champaigne, à présent demorant à Tours ». À cette époque on différenciait le sellier qui travaillait dans les bourgs et le bourrelier qui travaillait dans les campagnes. Il y a donc peut-être un peu d'autobiographie dans certaines de ses nouvelles. Émile Mabille précise en 1889 :
« L'histoire du borgne Boutet [...] On y voit figurer un ouvrier sellier qui travaillait à Amboise, et qui après un certain laps de temps, venant retrouver sa femme à Tours, par un fait indépendant de sa volonté s'arrête en chemin à Rochecorbon. Cette route, que Nicolas de Troyes décrit si bien, il dut la parcourir lui-même plus d'une fois. ».

On se souvient en effet que la population rochecorbonnaise vivait à cette époque essentiellement dans les habitations troglodytiques si répandues dans notre pays ; la fumée des foyers était conduite par des cheminées taillées dans la roche et aboutissaient sur le plateau comme l'a bien décrit Henri Du Cleuziou encore en 1887 :
« À la Roche-Corbon, tout près des fameux celliers de l'abbaye de Marmoutiers, le village entier est formé d'excavations forées dans la pierre tendre, des terrasses, des tourelles, des plates-formes, donnent accès à ces pittoresques chambres, dont on voit les fenêtres et les portes s'ouvrir à des hauteurs vertigineuses ; et dans les champs qui dominent la vallée, le voyageur s'arrête étonné en apercevant sortir de nombreux trous protégés par des tertres verts, la fumée des modestes ménages qui vivent à plusieurs mètres au-dessous dans leurs cases aux parois rugueuses,... ».

Intéressante image extraite du livre publié par Du Cleuziou en 1887, La création de l'Homme. Sur cette gravure on peut voir à droite la ferme qui se situait à l'entrée de la commune, à l'emplacement de la supérette actuelle. Quelques vaches en sortent, certainement pour aller boire dans la Loire. Sur le coteau, la Lanterne.


Vous pouvez lire aussi sur ce blog l'article de R. Pezzani sur les Les habitations troglodytiques de Rochecorbon vues par les voyageurs qui donne d'autres témoignages anciens.

Ce type d'habitation n'était pas toujours apprécié. En 1880 NJ. Colbert dans ses Notes de voyage racontait ainsi son passage en Touraine :
« J'arrivai à Tours sans que mon opinion sur les bords de la Loire fût changée : la verdure en est fraîche et riante, mais ils sont trop plats. Je ne suis pas non plus admirateur de la Roche-Corbon ni de ses troglodytes habitants : j'aime beaucoup mieux la vue de jolies maisons que celle de ces cheminées qui apparaissent au milieu des carrés de choux du jardin qui dominent l'habitation. »


Mais revenons donc près d'un demi-millénaire avant notre époque, sous François 1er, et découvrons sans plus attendre cette truculente historiette dont l'orthographe originale a été ici conservée.

——— ————

LA VINGT-SIXIÈME NOUVELLE.



Du borgne Boutet qui en passant son chemin de nuit cheut en une maison par le tuyau d'une cheminée, et ceulx de la maison, pensant que ce fust ung diable, s'enfuyrent.



Ainsi comme on racompte plusieurs choses nouvelles, il en advint une près de Tours, digne de mémoire. Vray est qu'audit Tours, avoit ung jeune compaignon marié, lequel estoit cellier, et avoit nom Jehan Daniel, mais on l'avoit surnommé et l'appelloit on le borgne Boutet. Or pour déchiffrer son surnom, vray est que de sa jeunesse, il avoit demoré cheux ung cellier nommé Anthoine Boutet et de soy mesme estoit homme laid et avoit de gros yeulx blancs renversés en la teste, et quant il regardoit fermement faisoit paour à ceulx qui le regardoyent, tant estoit laid ; et pour ce l'appelloit on le borgne Boutet.
Or vous devez sçavoir que cestuy borgne Boutet avoit esté à la cour assez longuement sans revenir, et n'avoit pas grant argent, et taschoit fort, à ung dimanche au soir, de gaigner la ville de Tours, pour ce que je vous dys qu'il n'avoit point d'argent. Si se approcha dudit Tours, une lieu près, au lieu nommé Roche-Corbon, mais il estoit toute nuit et vouloit gaingner la ville, pour aller coucher avec sa femme, et d'aventure en chemin il lui print voulenté d'aller au retraict, et se tira ung peu à l'escart hors du chemin. Après qu'il eut fait, il ne povoit retrouver son chemin, car, comme je vous dy, il faisoit bien noir ; et estoit toute nuyt et tastoit d'ung costé et d'aultre, mais il ne povoit retrouver son chemin.
Or, comme vous sçavez, ou devez sçavoir, il y a en ce pays là des caves, dont les cheminées sont ainsy justes comme la terre et ne passent guères davantage. Or y avoit il en une de ces caves cinq ou six hommes et femmes, lesquels soupoy entensemble et avoyent très bien à soupper, qui ne pensoint en rien, et tout ainsy comme le povre borgne Boutet cerchoit son chemin, comme je vous ay ja dit, trouva le tuyau de ceste cheminée, lequel estoit assez large et luy pensent descendre au chemin, bouta là les deux pieds et se laissa couler tout le long de la cheminée en faisant ung grand bruyt comme si ce fust tonnerre, et cheut à bas, noir comme ung diable, tout debout avec ses grans yeux blancs renversés. Mais quant ceulx qui soupoyent le virent ainsy noir et hydeux, le plus hardy de la compagnie s'enfouit le premier et tous les aultres après. Car ils pensoint trestous proprement que ce fust ung diable qui fut venu pour les tenter ; et quant le gallent veit qu'ils s'en estoint tous fouys, luy, qui enrageoit de faim et de soif, se mist à table et commença très-bien à souper et à grignoter, et y avoit assez à repaistre. Et devez sçavoir que lesdits voisins, qui estoint là à souper, s'en estoint fouys querre le curé, disant qu'il estoit venu ung diable en leur maison, qui les avoit tous fait enfouyr.
Le curé à grant peine le povoit il croire, mais quant il veit qu'ils estoint si effréez, il les creut et print l'estole en son col, avec son clerc, qui portoit l'asperge et l'eau benoiste, et vindrent jusques en la maison. Quant furent là, le curé dit : Or, regardez si vous le verrez encore. Ung d'eulx regarda par ung pertuys de l'huys, car il avoit fermé l'huys, et veit qu'il mangeoit très-bien à bon escient, et le monstrèrent au curé. A ce, dit le curé : Je vous promets que ce n'est point ung diable, car ung diable ne mangeroit point. Si ouvre l'huys et dit : Je te conjure de par dieu le tout puissant, si tu es ung esprit, que tu parles à moy. Se tu es mauvais, se t'en vas sans faire mal à personne du monde. Et à la vérité dire, le curé en estoit tout effroyé. Lors il parla et luy dit : Hé dea ! monsieur, que voulez vous ! En m'en allant en la ville, par fortune je suis cheu icy dedans ; ils s'en sont tous fouys, je n'en puis mais.
Alors qu'il eut parlé, le curé fut asseuré et entra hardiment, tout dedans, et luy compta tout son affaire le dit borgne Boutet, dont le curé fut joyeux, et fit revenir le maistre de leans, avec tous les voisins, lesquels furent tous joyeux, quant ils furent asseurés que ce n'estoit point ung diable, et firent trestous bonne chère ensemble jusque le lendemain matin que le borgne Boutet se retira à Tours en sa maison.

——— ————


L'abbé Michel Marolles, dans ses Mémoires publiés en 1656 rapporte cette anecdote :
« Dans l'histoire de Charles VIIIème, il est aussi parlé en la 28ème page sur la 1486ème année, d'un domestique de Monseigneur le Duc d'Orléans, appelé le Borgne Boutet, Contrôleur de ses Finances. (…) sa qualité de Varlet [valet], c'est-à-dire Ecuyer. ». 
On peut facilement supposer que ce personnage connu ait inspiré ce surnom moqueur.



La Borgnesse, gravure de 
Jacques Callot, 1622
Source gallica.bnf.fr


Dans Paysages d'Anjou, René Herval publie en 1932, une nouvelle intitulée « Le repas inattendu du borgne Boutet ». N'ayant pas ce texte je ne peux confirmer qu'il s'agisse de la même histoire mais l'intitulé le laisse à penser.

Un borgne flûtiste. 
Peinture École des Clouet, 1566.
Source : base Joconde
Nota : la commune de Rochecorbon
possède une rue des Clouet, en 
hommage aux peintres.


Pour en savoir plus

- le texte complet du recueil sur Gallica
- la critique du recueil parue en 1869 sous la plume de Defrémery, à lire sur Persée

dimanche 17 novembre 2013

Les « gamins » de Rochecorbon et la « Belle et la Bête »


Souvenir, souvenir !

Le 11 décembre 2013 marque les cent ans de la naissance de Jean Marais.

Cet anniversaire crée l'occasion d’interroger quelques témoins du tournage du film au Moulin de Touvois. Ils avaient entre 13 et 19 ans et possédaient en 1945 la curiosité d'une jeunesse avide de voir en chair et en os ces stars de l'écran. Aujourd'hui, lorsqu'ils nous confient leurs souvenirs, ils le font avec les mots et l'enthousiasme de leur jeunesse de 1945.
Merci à Catherine Thièrry pour son efficacité lors des interviewes

1944, le bas de la rue de la Bourdonnerie et rue Dr Lebled après explosion d'une bombe alliée. Photo JP. Riot.


La guerre n'est pas loin

1945, la guerre venait de se terminer, et les cicatrices étaient encore visibles. Rochecorbon, se trouvait entre deux cibles des aviations alliées : la piste d'aviation de Parçay-Meslay qu'occupait la Luftwaffe, et Saint-Pierre des Corps avec la gare et les usines. Beaucoup de bombes n'ont pas atteint leurs cibles et sont tombées sur le bourg de Rochecorbon ou ses environs. Une partie de la rue des Clouet, proche de Montguerre a été détruite.

René Bouillot raconte :

« je me rappelle, un matin, j'étais devant la maison et en bas de la rue de la Bourdonnerie, en face de chez Ménie Grégoire, une bombe à retardement soudain explose. Cela se passait à moins de cent mètres, j'aurais pu être blessé. Il n'y eut que des dégâts matériels... mais en 1945, on tournait la Belle et la Bête au moulin de Touvois. Avec mes camarades, nous montions au Moulin, cherchant à apercevoir tous ces personnages dont on parlait dans les journaux ».


Le Moulin de Touvois avait été recommandé par l'actrice Betty Daussmond

Josette Piednoir se rappelle de Cocteau lorsqu'il fit appel à son activité de pharmacienne :

« Il souffrait de maladie de peau, et vint à l'officine. C'était un individu pas très aimable... Le moulin de Touvois lui avait été recommandé par Betty Daussmond, cette actrice habitait alors au Jour, maison actuelle de Ménie Grégoire ».

Élisa Riot le confirme.


Nous escaladions le mur d'enceinte...

Août 1945, ce sont les premières vacances scolaires depuis le retour de la paix. On veut vivre, et la jeunesse, avec son insouciance, aspire à un avenir plus serein. Cocteau invitait aux rêves. Comment y résister ?

Gérard Aubert raconte:

« J'avais treize ans, et avec mes copains nous venions au Moulin pour découvrir ce qui s'y déroulait. Nous escaladions le mur d'enceinte sur la route de Parçay. Le propriétaire (M. Lecour) nous chassait, mais qu'importe nous revenions. C'est ainsi que j'ai vu Jean Marais, Mila Parély, Nane Germon... et le magnifique cheval blanc du cirque Drancy. Jean Marais le chevauchait parfois, parfois l'écuyer du cheval doublait Jean Marais car le cheval était difficile : il avait désarçonné Mila Parély, et tous les jours elle se faisait masser pour récupérer.


Le cheval Aramis.

Une des scènes amusantes, fut de voir les machinistes ouvrir le portail en tirant sur des fils alors que sur le film ce portail s'ouvre de lui-même à l'approche du cheval. Une autre scène que m'a décrite ma voisine : il fallait tirer à l'arc dans une cible. C'était filmé en deux fois : d'abord le tireur lançait sa flèche, puis dans une seconde prise on filmait la flèche qu'un accessoiriste plantait au centre de la cible.

La scène du tir à l'arc.

J'ai vu aussi une scène avec une chaise à porteur. Le chemin monte pour sortir du moulin, la chaise était très lourde et les acteurs avaient quelques difficultés à la déplacer. On reprit cette scène une vingtaine de fois [ce que confirme Cocteau dans son journal]. J'ai même assisté au tournage d'une scène qui ne figure pas dans le film, scène où intervenaient des lavandières : ça se passait sur le bief du moulin, et nous étions aux premières loges avec notre position d’observation sur le mur.


La scène des chaises à porteur. Il fallut la reprendre une vingtaine de fois, tout le monde était épuisé.

C'est là que j'ai vu qu'il fallait tout un matériel conséquent, projecteurs, réflecteurs, ... Lorsqu'ils étaient ennuyés par les avions de la base (il n'y en avait pas beaucoup) on coupait l'enregistrement et on recommençait, il est vrai qu'un bruit d'avion dans un conte ça fait mauvais effet.
On ne voyait pas tout car au fond de la cour ils avaient étendu des draps où les acteurs jouaient à cache-cache... mais on entendait les bouchons de champagne qui pétaient des fois... ils ne s’emmerdaient pas... »


Nous faisions un trou à travers la haie pour observer...

Mme Tiphaneau était là :

« Nous habitions une grande maison aux Bourdaisières. De là on domine un peu le moulin. Durant le tournage, je suis venue au moins une fois avec mon frère en vélo. Nous avons fait un trou à travers la haie pour tenter d'apercevoir ce qui se passait. Nous avons entrevu Jean Marais, il entrait dans la maison. Il y avait une dame dans un grand fauteuil... »



Mes parents habitaient en face, aux Monteaux...

Mme Letourmy se souvient :

« Mon père et sa sœur habitaient ici aux Monteaux. On m'a raconté que Jean Marais hospitalisé à la clinique St Grégoire avait exigé que son chien Moulouk reste à l’hôpital durant son hospitalisation. Ce qui avait été accepté... »


Jean Marais et son chien Moulouk 
lors de son séjour au moulin de Touvois.

En attendant son rétablissement, Cocteau fit doubler ses personnages, ne craignant pas d'utiliser des habitants du bourg. Cocteau écrira : « Ce soir et demain, fête de la libération de Tours (Une jeune fille, voisine des propriétaires du Moulin, doublera Josette qui refuse de monter le cheval Aramis) ». Il sollicita, dit-on, la jeune fille Letourmy, résidant à deux pas aux Monteaux.


et de celui d'Avenant.
Jean Marais dans le rôle de la Bête



Je travaillais « au Bon Coin »

Renée Pinaudier travaillait à cette date au café du « Bon Coin » à quelques encablures du moulin de Touvois. Elle se souvient du passage des voitures rejoignant le moulin le matin et leur retour le soir, mais son activité ne lui laissait pas le loisir de s’intéresser au tournage.


Jean Marais m'a serré la main et offert à boire...

Jeanne Tornay avait 19 ans en 1945. Elle travaillait comme serveuse au café Debelle, rue des Clouet. M. Debelle fut propriétaire du « Croissant » sur le quai de la Loire. Elle se souvient que Jean Marais et son électricien avait loué une chambre dans le café, faisant aussi hôtel. Quelle impression a pu faire à une jeune fille cet acteur de 30 ans qui passait comme le plus bel homme du monde !

« Il était très gentil, pas fier, même amusant… il m’a serré la main et ma offert à boire. Je ne buvais pas d’alcool ce devait être de la limonade… et puis il m’a invitée à venir voir le tournage. J’ai toujours regretté de ne pas avoir été prise en photo avec lui. Je suis allée à pied à Touvois, ce n’était pas très loin. Je ne sais plus quelle scène on tournait, par contre j’ai vu Jean Marais dans son costume de la Bête… Il était affreux, effrayant… Je ne suis plus revenue au moulin. Mais plus tard en 1999, je passais par Vallauris, je me suis arrêtée à son magasin de porcelaines, j’ai visité la fabrique derrière la boutique : j’espérais le rencontrer de nouveau. Il n’était pas là… ».


Belle portait une robe de satin bleu pâle...

Andrée Grégoire (aujourd'hui Mme Donny) se rappelle avec les accents de ses treize ans ses visites sur les lieux de tournage :

« Nous étions très près de l'événement. Lors de la scène des chaises à porteur nous nous tenions derrière le portail d'entrée sur la route de Parçay. C'est de là que j'ai assisté à la scène du collier : la Belle portait une superbe robe de satin bleu pâle. Je l'ai vue décrocher le collier de perles fines qu'elle remit à une de ses sœurs. Cette dernière avec son grand chapeau blanc et son corsage de bandes rouges et vertes...
Je n'ai aperçu Jean Marais que lors des prises de vue où il monte à cheval avec Michel Auclerc. Il fallait que de la poussière jaillisse sous les pieds du cheval : alors on passait une sorte de « savon » [en réalité du tétrachlorure] sous les sabots et l'effet attendu se produisait.
J'étais aussi de celles qui avec d'autres avaient escaladé le mur d'enceinte, et de là nous étions aux premières loges pour les prises de vues faites lors du départ du père depuis le petit perron... ».


La Propriétaire du Moulin nous avait invités à assister au tournage...

Jean Guillaume Guglielmini évoque ses souvenirs :

« Mon père connaissait bien M. et Mme Lecour, propriétaires du moulin. Plusieurs fois il avait réalisé pour eux quelques travaux de maçonnerie. C’était des personnes assez prêts de leur sous. Lors de la réfection d’une voûte dans la maison, M. Lecour, Ingénieur des Arts et Métiers, demanda à mon père de réduire la facture de l’électricité qu’il avait dû consommer ! De même, après le tournage, il argua que les gamins de Rochecorbon avaient dégradé son mur en l’escaladant : sa demande fut rejetée car la vétusté du mur justifiait à elle seule son mauvais état. Les relations entre mon père et les propriétaires du Moulin n’en étaient pas moins cordiales : lors du tournage du film, ils m’invitèrent à venir assister au tournage... J’étais accompagné d’un camarade de vacances, Michel Trévien, qui venait en juillet et août chez son oncle, M. Corler. L’école ne reprenait que dans quelques jours, nous n’avons donc pas raté cette aubaine. C’est ainsi que nous avons vu Jean Cocteau : c’était un homme extrêmement maigre, avec une chevelure hirsute. Il était toujours très tendu, énervé parfois ne tenant plus ses nerfs et le faisant savoir. On ne pouvait oublier son regard ; ses yeux paraissaient exorbités. J’ai été témoin, un jour où il y avait trop de soleil pour tourner. On avait étendu des sortes de bâches pour réduire la luminosité. On commence à tourner, le perchiste assure la prise de son, et soudain le vrombissement d’un avion : « donnez-moi une mitraillette ! » hurla Cocteau. Il fit téléphoner à la base de Parçay. »


Pour assurer les prises de vue 
il fallait tout un matériel de projecteurs, réflecteurs, perches...


Par contre je ne me rappelle pas avoir vu Jean Marais ou Josette Day, même si chacun parlait d’eux. Il est vrai que Jean Marais avait été hospitalisé à la clinique Saint-Grégoire.

Une jeune fille de Rochecorbon, dont je ne dirai pas le nom mais qui travaillait à cet hôpital, raconta qu’un matin, on retrouva Jean Marais et Mila Parely dans le même lit !… Je n’ai rien entendu sur la présence de son chien à l’hôpital, c’est possible, car chacun connaissait l’affection de Jean Marais pour Moulouk : c'était son nom. [il est présent dans les images du générique du film]

L'arrière de la maison là où on tourna la scène du départ du père. Rien n'a changé. Photo C.Mettavant.

J’ai assisté au tournage de plusieurs scènes, celles correspondant au départ du père sur son cheval, là où il demande à ces filles ce qu’il doit leur rapporter. En réalité ce jour là ne se tournaient que des plans de raccords : deux plans en particulier.

Scène du départ du père.

Sur le premier, le père doit enfourcher son cheval avant de partir. Problème, dès que l’on allume les projecteurs pour tourner, le cheval se cabre, rendant impossible le jeu de l’acteur. On demande à un machiniste de le faire : le cheval se cabre de nouveau, le machiniste est blessé, on doit l’hospitaliser. Cocteau décide alors d’installer un « praticable », lorsque l'acteur Marcel André fait semblant d’enfourcher le cheval, et se laisse tomber. « Coupure ! », on arrête la caméra. [nota : ce plan ne sera pas monté] .
Concernant le second plan, Nane Germon et Mila Marély devaient éclater de rire au moment où Josette disait « rapportez moi une rose.. ». La scène se passa sans Josette Day, quelqu'un donnait la réplique : après de nombreuses reprises, les éclats de rires des deux sœurs ne satisfaisaient pas Cocteau. On eut recours à un stratagème : on fit appel à une bonne sœur. Ce personnage (non filmé) se positionna en vis-à-vis des deux actrices, releva brusquement sa robe, découvrant ainsi ses jambes velues : c’était Aldo, le photographe du film qui s'était déguisé. Elles éclatèrent de rire. La scène était dans la boite, et Cocteau satisfait.
Un autre jour, les acteurs déambulaient à l'intérieur de la maison. La pièce était encombrée de fils électriques qui courraient sur le sol. Tout à coup, on entendit un hurlement et une actrice se précipita dehors, ses jupes s'étaient enflammées lors d'un court-circuit. Continuant à hurler, elle remonta ses jupes. On se précipita à son secours et finit par l’enduire de pommade pour apaiser ses souffrances.
Un jour Jean Cocteau vint nous voir, il nous annonça que ce n’était pas nécessaire de revenir le lendemain, les scènes se passeraient en intérieur. Ce doit être là qu’on tourna les scènes dans l’escalier et les scènes où tout le monde est réuni autour de la table [en réalité les scènes d'intérieur furent tournées en studio; les décors étaient inspirés des pièces du moulin]. Il y a dans cette pièce une grande cheminée qui tirait mal. On demanda à mon père d'intervenir. Une cheminée identique existait à Saché chez le sculpteur Alexander Calder ; j'y suis allé avec mon père... en traversant la cour, Calder ramassa un bout du fil de fer, et en deux ou trois mouvements, avec une dextérité qui m'impressionna, il me fit une fleur...
La rentrée de l’école approchait, nous ne sommes pas revenus… »


mercredi 6 novembre 2013

« La Belle et la Bête » : Rochecorbon, au coeur du fantastique


Cet article sur « la Belle et la Bête » sera suivi d'un second concernant toujours Rochecorbon : il relatera comment une partie de la jeunesse du bourg a vécu ce tournage en 1945.

Plusieurs dates anniversaires nous rappellent le tournage de « la Belle et la Bête » à Rochecorbon.

L'année 2013 se souvient que Jean Cocteau est décédé il y a cinquante ans, 2015 sera marqué par les 70 ans du tournage de ce film culte qu’est « la Belle et la Bête » au moulin de Touvois, et entre les deux, le 11 décembre 2013, Jean Marais aurait eu cent ans. Le film comme ses participants ont honoré Rochecorbon en mettant en valeur cette richesse de notre patrimoine qu’est le Moulin de Touvois. C’est notre tour, en profitant de ces dates anniversaires de leur rendre hommage.


Intervention de l'actrice Betty Daussmond

Betty Daussmond, qui vivra au manoir « Le Jour » à Rochecorbon,  dans un film de Sacha Guitry, « Le nouveau testament ».

Le fait d’avoir retenu le Moulin de Touvois comme « maison de la Belle » et d’y placer la première partie du film ne semble pas être lié au hasard. Josette Piednoir, témoin de cette période raconte que Jean Cocteau avait été orienté vers ce choix par Gaby Daussmond. Elle était une actrice célèbre, interprète de Marcel Pagnol et Sacha Guitry. Elle connaissait bien Rochecorbon, puisqu’à cette période elle louait la maison « Le Jour » à l’entrée du bourg ; cette maison actuellement résidence de Mme Ménie Grégoire était alors la propriété de son père Maurice Laurentin. D'autres l'ont croisée lors de ses séjours dans le bourg, en particulier Élisa Viot qui se rappelle parfaitement le personnage.


Le Moulin de Touvois tel qu'il apparut à Jean Cocteau. Photo P. Olivier.


Arrivée de Cocteau au « manoir » de Touvois, le 16 août 1945

Cocteau raconte cet épisode dans le journal qu'il tenait alors :
« En Touraine la Loire coulait sous un soleil pâle de soleil. Rochecorbon. Je retrouve ce minuscule manoir en contre-bas que la chance m’a fait trouver au moment des préparatifs… La barrière au bord de la route ne payait pas de mine. Nous faillîmes ne pas descendre de voiture. L’homme qui l’habite ressemble au marchand du conte… En outre, les ferrures qui servent à attacher les chevaux représentent une bête fabuleuse. Voici les fenêtres des sœurs méchantes, les portes, l’escalier, le lavoir, le verger, l’écurie, la niche du chien, les arrosoirs, les tomates qui sèchent sur le rebord des fenêtres, les légumes, les bûches, la source, les volailles, les échelles. Tout est à sa place… ».


Affiche du film.




LE FILM.
D’après Jeanne-Marie Leprince de Beaumont
Scénario et réalisateur : Jean Cocteau
Producteur : André Paulvé
Conseiller technique : René Clément
Prise de vue : André Alekan
Direction artistique : Christian Bérard

Avec :
Jean Marais
Josette Day
Mila Parely
Nane Germon
Michel Auclair
Marcel André...





Le tournage : une succession de contre-temps

Le tournage commence dès le lendemain le 17 août : « Journée de démarrage très dure, par un temps admirable qui s’est couvert à 5 heures. Il faisait assez lourd. Je luttais contre le vin que le maître de la maison me force à boire avec l’eau d’une source si claire que les bêtes si trompent et croient la cuve vide… ».

Cocteau organisant les prises de vue de la Belle et la Bête.

Cocteau est pressé de tourner, mais les contretemps s’accumulent. Il est arrivé dans un état physique amoindri. Il souffre de deux anthrax contractés suite à des piqûres de moustiques sur des coups de soleil (il revient de vacances). Il devra avoir recours à la pharmacie de Rochecorbon, et Josette Piednoir se souvient d’un homme plutôt revêche et peu affable.

Devant la ferrure représentant une bête fabuleuse, qui avait tant impressionné Cocteau.


Problème avec la météo

Le temps, souvent trop nuageux, gêne ou interdit les prises de vues. Cocteau vivra son séjour dans l’impatience de rayons de soleil propices et dut composer avec les éclaircies : cette frustration permanente fut inutile, car le film bénéficia, ainsi, d’une lumière douce mettant en valeur la beauté des images. Il reconnaitra à postériori : « Je me félicite d’avoir eu des nuages. C’est la gloire du ciel de Touraine. Même si le soleil les évite, il donne à la lumière une élégance de perle. ».


Les avions de Parçay perturbent les prises de vue

Les malédictions du temps sont accompagnées de la pollution sonore provoquée par le voisinage de la base de Parçay-Meslay. Au moindre rayon de soleil il se trouve un pilote pour décoller et faire ses acrobaties aériennes à proximité. Les vrombissements des moteurs perturbent les prises de sons et plusieurs fois il faudra recommencer l'enregistrement des rushs. Cocteau est furieux, il écrit : « J’oubliais les avions. Lorsque les lumières du gros plan de Mila étaient prêtes, un avion de l’école nous survolait, exécutait des loopings, empêchait la prise sonore. J’ai fait téléphoner au colonel du Centre pour qu’on demande aux élèves d’éviter ce genre de caracoles un peu ruineuses. Il nous l’a promis… ».

Mais en vain car le dérangement provoqué par les avions voire les « superforteresses » se renouvellera.

La base aérienne de Parçay-Meslay qui posa tant de problèmes à Jean Cocteau.


L'actrice Mila Parely se blesse dans un accident de cheval

Les incidents se multiplient : le premier vendredi, se produit l’accident de Mila. « Elle voulut monter Aramis. Devant la maison où personne de nous, ne pouvait la surprendre, elle a dû essayer de cabrer ce cheval de cirque et tirer sur sa bouche. Le cheval s’est renversé sur elle. C’est un miracle, si elle n’est pas morte. On l’a transportée à Tours. Elle est très brave et elle crâne. » Elle est soignée par le Docteur Vialle. Il faut l’hospitaliser, faire des examens. On craint une fêlure du bassin. Par bonheur il n’en est rien : Mila s’en sortira avec des contusions et quelques difficultés physiques temporaires, mais le film peut continuer car s’il avait fallu la plâtrer le film s’effondrait. 

Aramis et sa cavalière Josette Day.


Troubles de santé de Jean Marais

Jean Marais, Jeannot comme l’appelle parfois Cocteau, n’est pas épargné. Le jour de l’accident de Mila un furoncle se déclare sur sa cuisse. Au bout de quelques jours il se transforme en anthrax et prend des proportions importantes. Jean Marais ne peut marcher que difficilement. Il doit monter à cheval et cela est compromis. Le Docteur Vialle devra intervenir et opérer. Jean Marais se trouve immobilisé pour 8 jours !


La guerre vient de se terminer, on manque de tout 

Tout se déroule dans un contexte économique difficile. La guerre n’est terminée que depuis quelques mois et tout manque. N’oublions pas que Tours à été fortement touchée par l'arrivée allemande en juin 1940 et les bombardements alliés de 1944. Le cœur de la ville est détruit, rasé. Le 1er et 2 septembre on fêtera durant le tournage l’anniversaire de la libération de Tours. Il est difficile de trouver les accessoires nécessaires. Pour les costumes, on profite du fait que le film est tourné en Noir & Blanc : on ne prend pas en compte les couleurs pour le choix des étoffes, on prend ce que l’on trouve. On pensait utiliser pour le début du film les arbalètes du musée de Tours : elles s’avèrent incapables de fonctionner et sont remplacées par des arcs improvisés.


Le travail rigoureux et pointilleux de Cocteau


Préparation de la scène « des draps ».

Une des scènes majeures que veut tourner Cocteau est celle « des draps ». À lire son journal, cette scène est, pour lui une obsession : il y revient en permanence inquiet pour la mise en place, trouver la meilleure place dans l’enclos du moulin, par le moindre fil d’étendage. Il s’inquiète pour trouver les draps eux-mêmes, met en chasse son équipe. Sollicite le propriétaire des lieux qui se montrera coopératif : « Je dois m’occuper de tout, épingler le linge, nouer les perches, trouver les volailles et les pousser dans le décor, construire des ruelles de draps et tendre les découvertes. On n’imagine pas ce que c’est en 1945 de louer douze draps supplémentaires… J’en avais six. Les ruelles et les coulisses se construisent à la demande, ce qui dégarnit le reste et m’empêche de prendre un plan d’ensemble à vol d’oiseau. Au reste je le préfère. Si j’avais à décrire ce labyrinthe de linges, je m’arrangerais pour que le lecteur s’y perdit… ».

Manifestement, ce passage du film fait partie de la symbolique de Cocteau. Combien de fois fait-il flotter les étoffes au cours de son scénario ? L’image s’intègre dans sa volonté d’animer les objets, comme les candélabres ou les visages des statues accompagnant le visiteur intrus dans l’antre de la bête… On verra plus tard s’affronter les experts s’interrogeant si ces images avaient des significations cachées trouvant leur interprétation dans la psychanalyse ou dans le Surréalisme.

Cocteau aime le jeu des étoffes dans la lumière et le vent : il cherche en permanence à rendre vivant les objets et décors.

L’équipe de tournage s’est installée dans Tours, à l’hôtel de Bordeaux, et quotidiennement se déplace en voiture à Rochecorbon.


Les propriétaires du moulin

Quelles sont les relations avec le propriétaire des lieux, M. et Mme Lecour-Lorenzi ? (Mme Lorenzi sera membre de la SAT) Cocteau en souligne l’affabilité et en particulier au travers du repas qu’on prépare pour l’équipe de tournage : il parle de « déjeuner fastueux au manoir ». « Un autre jour le propriétaire me fait servir des huîtres… ». Mais finalement on parle argent. « Les propriétaires de Rochecorbon touchent quatre-vingt mille francs pour quinze jours. À partir de cette date limite, ils touchent cinq mille francs par jour… Une journée de pluie nous coûte cent mille francs... ».

Scène à l'intérieur du moulin : les propriétaires gardèrent le souvenir du désordre que provoqua le tournage dans le moulin.


L'équipe de tournage apprécia son séjour à Tours et à Rochecorbon

Mais manifestement l’équipe apprécie son séjour tourangeau et s’intègre dans la vie locale de Tours ; on fréquente la guinguette du bord du Cher, les caves de Rochecorbon et le 2 septembre lors des fêtes marquant la libération de Tours. « Jean Marais a dansé, avec Josette Day, puis est monté sur le bord du bassin de la place Jean-Jaurès et il a plongé dans l'eau tout habillé sous les applaudissements nourris de la foule. » (fait rapporté par le journal La Nouvelle République du 9 octobre 1996).

Et, lorsque le tournage à Rochecorbon se termina, Cocteau lui-même signala : « J’étais triste. J’avais pris l’habitude d’y vivre et d’y inventer la vie. Un vin d’or y coulait de source. Les machinistes en consommaient un nombre incroyable de bouteilles. Aldo m’invitait dans les coins. Il préférait une bouteille très rare et de la partager suivant son cœur… ».


À en croire les souvenirs laissés dans la mémoire de bon nombre de Rochecorbonnais, l'équipe de tournage profita effectivement du nectar de Rochecorbon et termina beaucoup de journées dans les caves de la vallée. Celle des Gasnier à Vaudasnière fut particulièrement explorée ! l'équipe étant encouragée par la gentillesse du propriétaire et la qualité de sa production.


L'accueil du film par le public

Le film rencontra le succès que nous lui connaissons. Il a gardé toute sa fraicheur, sa poésie, son fantastique. Il est devenu un des monuments du cinéma international. Tout était en rupture avec les règles du cinéma, que ce soit la musique d’Auric, la cinématographie d’Alekan. le choix des lieux de tournage autant pour la maison de la Belle à Rochecorbon que le château de la Bête.

Le film réussit à développer une impression de magie et d'ensorcellement. Et pour l’amplifier on cherche à reproduire par la technique cinématographique les gravures de Gustave Doré et, dans les scènes de ferme, les tableaux de Vermeer. Les costumes et particulièrement le maquillage de Jean Marais (il fallait trois heures de maquillage rien que pour le visage, sans les mains) impressionnent et percent l’écran. Cocteau joue avec les contraires : Jean Marais « qui était considéré alors comme l'homme le plus beau du monde » est le monstre effrayant au comportement cruel et bestial. Il se transformera finalement en « Prince ».

Séance de maquillage de Jean Marais.

Cocteau montre ainsi combien il est difficile de séparer le rêve de la réalité. Et Rochecorbon participe à la création de ce fantastique.

Nous pouvons encore nous laisser envoûter.

Au générique du film.


...Il était une fois.....


Pour en savoir plus 

- tout d'abord regarder le film ! surtout dans sa nouvelle version remastérisée.
- de Jean Cocteau : son livre retraçant ses mémoires du tournage, La Belle et la Bête, journal d'un film.
- le livre de Gérard Coulon « la Touraine au cinéma, un siècle de tournage » paru aux Éditions Alan Sutton, déc. 2008.
- quelques sites:
                    - http://www.oldwishes.net/tales/?p=783
                    - https://www.google.fr/#q=la+belle+et+la+bete
                    - http://www.jeancocteau.net/

samedi 2 novembre 2013

Mais qui a eu cette idée folle, un jour d'inventer l'école ?

Cette page reprend un article publié dans le bulletin la « Lanterne » de Rochecorbon en Octobre 2013


L'école naquit aux portes de Rochecorbon

Chacun de nous connait le rôle que joua ce sacré Charlemagne !
Il souhaitait enrayer l'illettrisme qui s'était développé à la chute de l'Empire Romain. Il s'appuya sur son précepteur Alcuin d'York, homme savant et érudit. La Touraine se trouva au premier plan de cette « révolution » puisque Charlemagne le nomma en 796 Abbé de Saint Martin de Tours et de Marmoutier  avec la mission de développer l'enseignement. C'est alors qu'Alcuin substituera à la médiocre école qui existait dans l'abbaye, un cycle élémentaire de trois classes et un cycle supérieur enseignant l'arithmétique, la grammaire, la logique, l'astronomie et la musique. Une approche nouvelle de l'école naissait.

Alcuin (730-804) Abbé de Marmoutier.

Il fit, en plus preuve d'invention : constatant qu'un copiste n'était souvent pas capable de lire l’œuvre écrite par un autre copiste, il normalisa les règles de l'écriture. Ses recommandations nous sont parvenues : forme des lettres (l'écriture « caroline »), ponctuation, espace entre chaque mot, majuscule en début de phrase...

Caractères d'écriture « la caroline » définis par Alcuin.


Puis il créa à Tours et à Marmoutier un « Scriptorium » et y forma des copistes pour reproduire les textes anciens. Ce fut un vrai succès ; les abbayes de Tours et de Marmoutier rayonnèrent sur toute l'Europe, enracinant une tradition culturelle... Ce fut « La renaissance Carolingienne ».

Entrée de Marmoutier : la porte de la Crosse.

Comment Rochecorbon, si proche de Marmoutier, n'aurait pas bénéficié de ce voisinage intellectuel si important ? Cette impulsion fera que jusqu'à la Révolution l'école sera sous la houlette de l'église et ses représentants.

L'école avant la révolution.


La révolution française : de bonnes intentions, mais l’école n’est  que pour les garçons ! 

En 1791, l’Assemblée Constituante vote la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, met en place les municipalités, crée les départements, unifie le système des poids et mesures. Elle transfère aux autorités administratives les pouvoirs de l’église sur l’école, donc à la commune pour l’école élémentaire. Plusieurs projets d’organisation seront échafaudés mais jamais totalement réalisés. Le flou semble présider au fonctionnement de l’enseignement primaire et laisse place à beaucoup d’improvisation. Il existe deux types d’enseignants, l’un officialisé par le préfet, représenté par « l’instituteur primaire » l’autre non réglementé appelé « instituteur particulier » (pour ce dernier nous ne savons rien excepté qu’il existait aussi à Rochecorbon). On trouve dans les registres de Rochecorbon :
« Le 4 Nivôse de l’an III (24 décembre 1794) de la République, s’est présenté [au conseil municipal de Rochecorbon] le citoyen Louis Périgord, instituteur, nommé pour cette commune, lequel a déclaré être dans l’intention d’ouvrir son école [de garçons] le onze du présent mois… »
Il succède à la citoyenne Goisnard. La préfecture demande que l’instituteur soit logé aux frais de la commune à condition d’avoir un minimum de 37 élèves. Il enseigne chez lui. Cela ne se fait pas sans difficultés ; au mois d’août suivant on signale « que la femme du citoyen Périgord instituteur de cette commune, malgré les remontrances qui luy ont été cy devant faites ne cessoit journellement de maltraiter les jeunes gens qui vont chez elle pour être instruits qu’elle faisait contre eux des imprécations et des jurements épouvantables et faisait un fort mauvais ménage avec son mary… »
Louis Périgord démissionne en juin 1806. La législation s’est manifestement durcie, car la tentative d’obtention du poste par « le citoyen Étienne Mercier ancien secrétaire de la municipalité de cette commune qui a déclaré être dans l’intention de s’y établir instituteur  et d’y donner tous ses soins à l’instruction républicaine » ne semble pas avoir débouchée. On attribue la fonction à Martin Robin. Pour ce faire les conditions sont précises :
         - il se présentera au jury de l’école centrale, rapportera un acte [certificat], 
         - enseignera à lire et écrire, 
         - ne recevra dans sa classe aucune fille (1).
         - L’école est payante sauf pour 20% des élèves (enfants de familles indigentes).

(1) contrairement à ce que l'on pense aujourd'hui, la « déclaration de l'homme et du Citoyen » de 1791 oubliait le sexe féminin ; le mot « homme » ne concernait que les personnes de sexe masculin ; la femme n'était pas concernée, d'ailleurs, elle n'obtiendra le droit de vote qu'en 1944 !


Création de l’école de filles

En 1824, Rochecorbon se trouve sans instituteur après la démission du Sieur Brault qui se retire après le décès de sa fille (elle assurait l’enseignement des jeunes filles). Les parents protestent, mais il faut attendre le 1er nov. 1825 pour que la mairie tente une nouvelle organisation scolaire gérée par des religieux. « Il sera créé dans la commune de Rochecorbon deux écoles distinctes et séparées pour les enfants des deux sexes. Chacune des deux écoles sera divisée en deux classes.
- La première pour les enfants auxquels on enseignera le catéchisme, l’écriture ou l’arithmétique. 
- La seconde pour les enfants pour lesquels on n’apprendra que la lecture, ou des exercices de mémoire ».


La loi du 28 juin 1833 dite « loi Guizot »

Jules Ferry, qui en 1881-82 rendit 
l'école laïque, gratuite et obligatoire.
Gizot dont la loi du 28 juin 1838 
transforma l'école.


Depuis trois ans la monarchie de juillet gère le pays, et les lois sur l’école primaire promulguées par Guizot vont dynamiser l’école en faisant reculer l’illettrisme de manière significative et cela, cinquante ans avant Jules Ferry. Cette loi fixe le niveau de formation requis pour les instituteurs, créée par département une l’école Normale.

Ces lois imposent que chaque commune de plus de cinq cents habitants entretienne une école primaire et un instituteur...


Impact sur la commune de Rochecorbon

Le maire à cette date est le notaire de Rochecorbon, Maître Hilaire Cotton, il habite la Falotière. Comprenant l’opportunité de cette loi pour le bourg, il impose à son conseil plusieurs priorités :  
  • louer une maison pour y installer provisoirement  une école, 
  • établir un règlement scolaire,
  • trouver un terrain pour y construire une école définitive,
  • réunir des financements, 
  • réaliser le projet,
  • et recruter un maître d’école.


 La maison du Crochet : école provisoire

La maison du Crochet fut la Mairie et l'école.



La loi Guizot fixe aux communes l’année 1836 comme date limite pour se procurer un local scolaire. Très rapidement on décide de louer la maison du Crochet et d’y réaliser les travaux d’adaptation nécessaires.
Les conditions d’installations peuvent nous paraître aujourd’hui bien insolites ; il n’y a qu’un instituteur avec 70 à 75 élèves. Filles et garçons sont séparés par une cloison, et pour éviter toute mixité non seulement les espaces de récréations sont distincts mais on a décalé d’un quart d’heure le début et la fin des classes entre les enfants des deux sexes !


Recherche d’un terrain

Il y eu plusieurs projets de construction, celui ci-dessus prévoyait d’installer la mairie dans une grange positionnée là où est aujourd’hui la Poste. Les choix se firent suivant des critères financiers prenant en compte les subventions possibles.

La maison du Crochet n’étant que provisoire on rechercha un terrain pour y construire des installations appropriées. Après plusieurs tergiversations, on se fixa sur le terrain de Rocnauve. Il est parfaitement situé, proche de l’église, et permet d’y créer le bâtiment des écoles, la mairie, y accueillir le presbytère et implanter une place.
Le projet définitif établi par l’architecte M. Pallu, associait mairie et école. En effet le bâtiment de la mairie servait d’abord de logement aux instituteurs et n’allouait que la moitié du rez-de-chaussée  au fonctionnement de la commune.

Plan de l’architecte Pallu ; la mairie intègre deux logements : l'un pour l'instituteur, l'autre pour l'institutrice. Les entrées sont distinctes. Chaque appartement possède cour et jardin. Derrière, les cours de l’école que les élèves rejoignaient en traversant la cour de l’instituteur correspondant (fille ou garçon).


Construction de l’école et de la mairie

Les travaux sont adjugés aux entreprises le 22 janvier 1837. Il y aura des malfaçons qui retarderont la réception des bâtiments au 12 mai 1840, soit plus de 3 ans plus tard !
Un nouveau règlement a été rédigé, il fixe à 16 le nombre d’enfants de familles indigentes bénéficiant de la gratuité. Pour les autres le coût s’élève :
  • à 1 F pour ceux qui écrivent sur le sable,
  • à 1.25 F sur l’ardoise, 
  • à 1.50 pour ceux qui écrivent sur du papier.
  • On ajoute 1 F les mois d’hiver pour financer le chauffage.
  • Les vacances sont définies du 1er septembre au 1er novembre prenant en compte les vendanges. Le mode d’enseignement est mutuel ; c'est-à-dire que les plus grands assistent les débutants.
Une commission municipale est mise en place : « le comité d’instruction publique ».

On reconnait sur le mur à gauche la porte d'accès à l'école des filles et au fond derrière la mairie le bâtiment de l'école proprement dite ; la même entrée existait à droite pour les garçons, évitant ainsi que garçons et filles se croisent dans la cours ou à l'entrée de l'école.



Recrutement

La Commune se mit en quête de recruter un couple d’instituteurs : il faut admettre le sérieux de la démarche de recrutement qui aboutit au choix de M. et Mme Chausset.
En 1845, problème : beaucoup d’enfants désertent l’école de Rochecorbon au profit de Tours. Enquête faite, on constate que M. Chausset s’absente, s’endort en classe… un rappel à l’ordre est jugé nécessaire. Peut-être souffre-t-il de problème de santé, car deux ans plus tard il décède. Il sera remplacé en 1847 par M. Lebreton tandis que Mme Chausset reste l'institutrice des filles : elle continue de loger dans le bâtiment de la mairie, mais on lui verse un salaire de misère (50 F par an alors que l'instituteur reçoit 200 F !)
En 1856 M. Paul Colonnier devient instituteur (voir l'article qui lui est consacré sur ce blog).

Classe d'école à Rochecorbon en 1922 
(peint par Mme Landry, fille de l'instituteur de l'époque)



Installation de la cloche !

On installa une cloche de 8 à 10 kg pour sonner le début et la fin des cours, en 1850 on jugera indispensable de compléter la « mise à l’heure » du village par l’installation d’une horloge au clocher de l’église.


La troisième République

Elle débute par la guerre de 1870 qui va perturber la vie municipale et entre autres celle de l’école. Les classes sont réquisitionnées pour servir « d’ambulance » (hôpital de campagne). Tant bien que mal on essaie de maintenir les cours en se serrant dans les salles de la mairie. Même si ces événements se déroulent sur une courte période, les stigmates de cette occupation vont perdurer. Les chariots des brancards ont dégradé les sols qu’il faudra restaurer.

L’ordre républicain installe de nouveaux usages. On va charger l’instituteur de remplir d’autres fonctions auprès de la mairie, en particulier la tenue de l’état civil, puis plus tard les cours pour adultes… L’instituteur Javary (cousin de Pierre Lebled), installé en 1876 assure toutes ces fonctions, faisant de l’instituteur un des notables du bourg (il siègera d’ailleurs au conseil municipal).

Au cours des années 1881 et 1882 Jules Ferry, ministre de l’instruction publique, promulgue ces lois qui transformeront les usages. L’école devient « laïque, obligatoire et gratuite… ».


Conflit école publique - école privée

Sans vouloir entrer dans les détails de ce conflit, il faut reconnaître qu’il fut rude entre 1895 et 1900. La mairie s’oppose à la création d’une école de filles proposée par Sœur Amandine, et après plusieurs années et plusieurs procès, elle doit finalement s’incliner.


Création de préaux


Plans des préaux en 1906 ; il semblerait que l'un existe toujours et soit devenu la salle de musique.

Le besoin s’impose en 1906 de disposer de plus de place. On décide donc de construire deux préaux fermés à usage multiple (un pour les garçons, l’autre pour les filles). Il ne s’agit pas d’offrir un abri pour les récréations mais de créer des salles supplémentaires.


La classe de garçons en 1916 (source Catherine Thierry).



Transfert de l’école

L’accroissement de la population scolaire n’était plus compatible avec l’étroitesse des lieux, on construit de nouveaux bâtiments sur le coteau de Rocnauve ; on les inaugure en octobre 1966 et l’ancienne construction devient l'actuelle salle des fêtes du bourg.