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vendredi 17 janvier 2014

Louis Havet (compléments)

Un premier article de ce blog rappelait la biographie et la maison rochecorbonnaise de Louis Havet, ardent défenseur de la cause de Dreyfus.

Sa vie dans notre commune mérite d'être complétée par quelques éléments complémentaires récoltés depuis ce premier article.


L'éloge funèbre

Ce texte est extrait de l'éloge funèbre prononcé par Charles-Victor Langlois, nouveau président de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et successeur de Louis Havet, le 30 janvier 1925 (L. Havet est décédé 3 jours avant). Bien que se voulant court conformément aux dernières volontés du défunt, l'orateur nous éclaire sur le caractère et l'activité de Havet à Rochecorbon. 

J'avais eu l'occasion de signaler l'extrême discrétion souhaitée par Havet concernant ses funérailles. Ch-V. Langlois rappelle ce fait dès son introduction :

« Depuis sa dernière séance, L'Académie a perdu un de ses membres les plus anciens, qui lui appartenait depuis trente ans passés, M. Louis Havet. Sur sa demande formelle, il n'a été envoyé de lettres ou d'avis mortuaires ni à ses confrères ni à ses collègues ; il n'en a été adressé à personne, sous quelque forme que ce soit : il avait désiré dès longtemps que ses obsèques eussent lieu en toute simplicité, sans cérémonie aucune, dans la plus stricte intimité de famille. C'est donc aujourd'hui seulement que j'ai, comme on le fait d'ordinaire plus tôt et ailleurs, à rendre publiquement hommage à sa mémoire et à exprimer, en votre nom, notre douleur. »

Avis de décès, diffusé après l'inhumation.


Après quelques rappels brefs des travaux entrepris par Havet, l'auteur poursuit sur la personnalité du personnage et sur sa fin de vie à Rochecorbon. Il mourra dans son appartement parisien.

« Je n'en dirai pas davantage, Messieurs, sur l'activité scientifique de notre confrère ; après tout, il ne m'appartient pas d'en parler. J'ajouterai seulement que jamais savant n'a été plus consciencieusement attaché à sa tâche. Il a travaillé, peiné, creusé son sillon, avec une bonne foi et un courage extraordinaires, jusqu'au jour où il est tombé. Alors qu'il était en butte à toutes les disgrâces, presque aveugle, atteint d'une maladie dont le nom seul effraie et dont, averti par une fièvre continue, il n'ignorait pas le terme prochain, sans parler des tristesses poignantes et irrémédiables de son foyer, il se faisait lire, il étudiait, il raisonnait, il dictait : il y a une notule de lui dans le dernier numéro de notre Bulletin Du Cange, qui vient de paraître. Il est mort, en vérité, debout, parce que, quoi qu'il arrive, l'homme de devoir doit mourir ainsi, et parce qu'il était un homme de devoir. Je suis conduit par là à parler de sa physionomie morale. [...] Or le fait est, Messieurs, que Louis Havet a toujours aimé et aimait encore, au déclin de son âge, la vérité et la justice avec l'ardeur qu'on a quand on est jeune. Voilà tout. La vie lui avait sans doute ôté des illusions, mais elle n'avait pas entamé, ni même terni, la sûreté et la fraîcheur initiales de son sens naturel du bien et du mal, non plus que son intrépidité, dans les rencontres, à soutenir l'un et à combattre l'autre. Et cela seul le singularisait. »

La chronique tourangelle se souvient que L. Havet accueillait des soldats blessés lors de la Grande guerre. Ces soldats étaient en convalescence à Rochecorbon, probablement pas à l'hôpital annexe installé dans le Château de La Tour mais plus probablement dans le petit service installé à Vauvert à cette époque.

« Il n'avait pas d'enfants, lui qui avait dit un jour que, plutôt que de n'en avoir pas, il aurait mieux aimé une douzaine, voire deux douzaines de filles. Mais il était étonnant avec les enfants des autres. Et pas seulement avec les enfants, mais avec tout ce qui est grâce et faiblesse, ou faiblesse tout court. Peu d'entre vous, peut-être, savent que, pendant la première partie de la guerre, il avait obtenu de l'autorité militaire que chaque jour, deux simples soldats convalescents des ambulances fussent autorisés à accepter chez lui une invitation à sa table ; pendant et après le repas, il causait avec eux, d'homme à homme ; il a prodigué ainsi à de très nombreux frères obscurs, anciens et futurs combattants pour le droit, le réconfort de sa cordialité. Il hospitalisait en même temps, suivant la saison, dans son modeste appartement du quai d'Orléans ou dans son ermitage des coteaux de la Loire, près de Tours, des exilés du fait de l'invasion ; et, après la paix, il n'a pas discontinué cette charité agissante, qui transformait en vérité sa demeure en ce que les bonnes gens appellent une « maison du bon Dieu ». Je n'ai jamais connu personne qui, sans en parler jamais, pratiquât à ce degré la fraternité humaine. »

Enfin, dans sa conclusion, le Président de l'Académie évoque la passion que Louis Havet avait découverte à Rochecorbon, celle des bouquets floraux qu'il devait composer à partir des fleurs cueillies dans sa propriété ou sur les coteaux de la Loire.

« J'exprimerai toute ma pensée en disant que cet homme éminent, ce grand savant, ce stoïcien énergique couronnait tout cela par ceci de délicieux qu'il avait gardé, sous les cheveux blancs, quelque chose de la pureté de l'enfance et de la spontanéité de l'adolescence. Il avait des candeurs et des joies simples : il est un de nos rares contemporains qui se soient plu à pratiquer toute leur vie le vieil art charmant de composer lui-même, à la campagne, des bouquets avec les fleurs des champs et des jardins. Et il était encore, d'autre part, à soixante-quinze ans passés, accueillant et ouvert, comme quelqu'un qui a devant lui le vaste monde à explorer, aux manifestations les plus variées et les plus neuves de l'intelligence. »


Lettre de Louis Havet au capitaine Dreyfus.
Postée de Rochecorbon.


Son carnet

Louis Havet a été lui-même président de cette Académie, et durant son mandat a tenu un carnet de son action. Un extrait de ce carnet a été publié en 2004 par l’École Pratique des Hautes Études. Une partie est lisible sur internet, via Google. Malheureusement la période publiée est trop courte et ne permet pas encore d'appréhender toutes les périodes rochecorbonnaises de sa vie.


Julien Havet

Julien était le frère de Louis. Disparu tôt à 40 ans en 1893, il avait été un élève attentif et érudit de l’École des Chartes pour finir sous-directeur de la Bibliothèque nationale. Sa longue expérience des textes anciens en avait fait un correspondant régulier de la Société Archéologique de Touraine.


Louis Havet et les étoiles filantes

On ne sait si c'était la superstition ou la recherche d'augures, mais Louis Havet observait fréquemment le ciel à la recherche d'étoiles filantes. On a de lui le signalement de deux étoiles filantes observées à Rochecorbon le 24 septembre 1900. (dans Astronomischer Jahresbericht, par Walter F. Wislicenus, Berlin 1903. p.174)

mardi 7 janvier 2014

Le Docteur Lebled


Introduction
Nous avons déjà abordé la vie de ce bienfaiteur de Rochecorbon dans les pages de la Lanterne, et une conférence lui a été consacrée au printemps 2013 : il s'agissait de marquer le bicentenaire de sa naissance en lui rendant hommage et notre cible était nos concitoyens Rochecorbonnais. La municipalité de Rochecorbon s'était associée à ces initiatives en éditant un timbre postal à cette occasion, en nettoyant sa pierre tombale, et renouvela les plaques de la rue qui porte son nom « rue du Docteur Lebled ». Les nouvelle plaques furent inaugurées le 9 juin 2013 jour du bicentenaire de la naissance du Docteur.

Le 9 juin  2013, jour du bicentenaire de la naissance du Dr Pierre Lebled, de nouvelles plaques de rue à son nom furent inaugurées.

Cet article sur ce blog veut donner une dimension plus universelle : le Docteur le Bled est mort sans descendance ; son frère Raoul n'eut qu'une fille, et l'espoir de cet article est d'attirer l'attention de surfeur sur internet qui ferait des recherches sur cette famille (généalogie par exemple) et qui pourrait fournir des informations supplémentaires ; par exemple nous avons été incapable de trouver une photo, portrait ou esquisse de ce personnage... c'est bien dommage. Si vous disposez de la moindre information sur ce Monsieur, s'il vous plait prenez contact en utilisant l'outil de communication en bas de page


Ses origines

Il naquit à Cormery un 9 juin 1813. C'est une période difficile pour la France : l'Europe est parsemée des cadavres des armées Napoléoniennes. Son père, Pierre Lebled est le boulanger du village. Le poste est tenu depuis des générations par la famille Lebled ; c'est probablement la justification de leur nom, car « le bled » n'est que la transposition en vieux français de « le blé » : le nom de cette céréale ayant été attribuée à ceux qui en avaient fait leur métier ; le boulanger est de ceux là. Donc aucune relation avec le bled algérien ou le livre de grammaire « Le Bled »... D'ailleurs à cette époque on prononçait « Le Blé » et parfois on l'écrivait ainsi.  
Son père avait épousé l'année précédente la fille d'une famille de Cormery, Henriette Venier. Elle est issue d'une famille aisée. Deux garçons naissent, Pierre le 9 juin 1813, puis Prosper, et une fille, Delphine. L’aisance financière est suffisante pour payer aux deux garçons des études longues de médecine dans la meilleure faculté de l’époque, celle de Paris. Pierre passe sa thèse le 2 mai 1837, comme son frère, il y fréquente probablement les grands médecins que sont Bretonneau, Velpeau et Trousseau.


Son arrivée à Rochecorbon

Un poste de médecin s’offre à Rochecorbon : Gabriel Deschamps, l’officier de santé du bourg âgé de 64 ans souhaite prendre sa retraite. Dès le 15 janvier 1838 Pierre Lebled doit intervenir rue des Basses Rivières pour constater le décès de la veuve Marie Arnault, écrasée dans l’éboulement de son habitation troglodytique alors qu’elle filait de la soie.


Pierre Lebled membre du conseil municipal

En 1846, il est élu au conseil municipal de Rochecorbon : à cette période le vote est censitaire, ce qui implique que seuls ceux qui payent l'impôt votent et sont éligibles ; les maires sont choisis par le préfet. En 1853 notre docteur est pressentit pour être maire : il ne sera pas retenu. Jules Antoine Taschereau, député d'Indre et Loire et futur conservateur de la Bibliothèque Impériale, écrira à son sujet :
« C'est un membre influent du conseil municipal, mais comme médecin, Mr Lebled est trop occupé de l'exigence d'état de santé de ses malades pour pouvoir se charger de la mairie. C'est un fort élégant homme, estimé, considéré [...] et si on ne le fait pas maire, il faut choisir quelqu'un qui ne lui soit pas désagréable...»


Une situation sanitaire catastrophique

Le choléra apparaît pour la première fois en France en 1832 et tue plus de 100 000 personnes. Il réapparaît en 1849, Tours est touché (280 morts en peu de jours) ainsi que Rochecorbon (2 morts). C'est la panique : on promène en cortège les reliques de St Martin à travers la ville de Tours. Plus pragmatique le préfet crée, sous la direction du Dr Bretonneau, la Commission d'hygiène et salubrité. Cette dernière impose aux médecins de déclarer en préfecture les maladies infectieuses constatées.
Rochecorbon est confronté à des maladies chroniques : la typhoïde et la dysenterie. Au bout de vingt ans de pratique, Pierre Lebled a constaté qu'il n'y a pas une année sans cas de typhoïde, que la rive gauche de la Bédoire est le principal foyer d'infection, et que sur cette période de 20 ans, 60% de la population des Bourdaisières a été atteinte.
Il signale alors cette situation sanitaire alarmante et l'attribue aux débordements fréquents de la Bédoire, transformant le bas de la vallée en marécage pestilentiel et submerge le cimetière.
Dans sa lettre au préfet il ajoute :
« Le cimetière est placé derrière l'église, au bord même du ruisseau qui l'inonde assez pour que l'on soit quelquefois obligé de monter sur le cercueil pour le faire enfoncer dans l'eau qui envahit la fosse. Dans les temps chauds et humides [...] on sent quelques fois l'odeur des cadavres putréfiés.» ...

Sur cette carte postale on aperçoit l'ancien cimetière à gauche de l'église.
Source C.Mettavant.

Il informe le conseil municipal de son courrier au préfet. La réaction est violente et hostile. Le problème posé suppose des travaux que personne ne veut payer. Le Dr Giraudet au nom de la commission mandatée par le préfet confirme l'analyse du Dr Lebled et soutient la nécessité d'aménager le cours du ruisseau.


La situation s'aggrave

Début juin 1856, la Loire atteint un niveau inégalé ; elle s’élève de 7,40 m. La région est dévastée, Tours est sous les eaux et l'Empereur Napoléon III se précipite à Tours pour réconforter les populations. Il y a plus d'un mètre d'eau dans l'église de Rochecorbon ; on ne peut plus enterrer les morts et seules les croix des tombes émergent des eaux boueuses, trahissant la présence du cimetière...


Les maladies infectieuses s’aggravent

Six mois après l’inondation, en 1857, se propage une maladie usuellement bénigne : la rougeole. Mais soudain, les enfants atteints décèdent : 5 en quelques jours. Les symptômes se caractérisent par des sueurs glacées et des pustules avec une pointe blanche ressemblant à un grain de mil : c'est la suette miliaire. Lebled fait appel aux spécialistes de l’hôpital et met au point un traitement enrayant l'épidémie. 300 cas se sont déclarés dans la commune touchant plutôt la rive gauche du ruisseau. On attribuera cette maladie rare à une infection générée par les inondations du cimetière.

Le lit de la Bédoire en face des Bourdaisières comprend de multiples bras inondant la vallée à chaque crue (cadastre napoléonien de 1819).


La dispute s'envenime

Le préfet insiste, propose travaux et devis, sollicite l'intervention du ministre de l'intérieur, mais le conseil reste sourd et refuse, arguant que la vallée et les eaux qui y coulent sont saines. Au bout de trois ans de lutte stérile, Lebled, excédé, démissionne de son poste de conseiller et écrit :
« Lorsque j'adressais mon rapport sur l'insalubrité de la vallée de Rochecorbon [...] je rencontrai dans le conseil [...] une opposition qui s'est manifestée par des personnalités grossières et injurieuses »...
En 1860 il n'ira même pas voter lors des élections municipales.
En 1850 il a acheté la maison du Grand Mauléon. Son père est mort en 1855 et sa mère s'est installée à Rochecorbon. C'est probablement pour cette raison qu'il a fait construire, à deux pas, la maison du Petit Mauléon. Il se consacre à sa charge de médecin et s'est affilié à la Société Médicale d'Indre et Loire où il côtoie les sommités médicales de Touraine.

Timbre édité pour le bicentenaire de la naissance de Pierre Lebled ; on y voit sa maison du Grand Mauléon.

Retour aux affaires

Il se représente aux élections du 23 juillet 1865 et est élu au premier tour de scrutin. Le 9 décembre suivant le préfet le nomme premier adjoint de Pierre Brutinel, maire. Lebled est en charge des vicinités (chemins vicinaux). La collaboration entre les deux hommes sera très enrichissante pour Pierre Lebled. En effet, M. Brutinel est un spécialiste de gestions des travaux publics, car géomètre de formation il fut longtemps l'agent voyer du Canton (ingénieur des travaux cantonaux).
Immédiatement le conseil se met au travail et on voit les réalisations progresser, et cela contrairement aux dix ans précédents où l'immobilisme avait dominé. La priorité est donnée à la réfection des voiries


Survint la guerre de 1870-1871

En six semaines les événements vont se précipiter : déclaration de guerre de la France à la Prusse (19 juillet), élections municipales (6-7 août) où Brutinel et Lebled sont reconduits. Le 2 septembre l'empereur Napoléon III est fait prisonnier à Sedan. Le 4 septembre, Gambetta proclame la République depuis l’hôtel de ville de Paris. Les prussiens viennent assiéger la capitale, forçant Gambetta à s'enfuir par ballon. Il arrive le 9 à Tours. La ville devient capitale de la France.
Les conseils municipaux fraîchement élus sont dissouts. Rochecorbon est doté d'un comité de Salut Public constitué de 5 membres et présidé par Pierre Lebled portant le titre de maire de la commune. C'est un poste difficile et exposé, exigeant de celui qui le tient courage et capacité de décision.
L'armée française tente de se reformer à partir d'appelés. On les appelle les Mobiles, ce sont des soldats mal formés, indisciplinés mais courageux ; ils sont mal équipés et souffrent d'un commandement en déliquescence.
Les colonnes prussiennes se dirigent vers Tours. Convaincu qu'ils arrivent en longeant la Loire et sous l'effet de panique, on fait sauter les ponts d'Amboise et de Montlouis. En réalité ils s'approchent par Vendôme et Châteaudun. Le Général Pisani tente de les arrêter le 20 décembre 1870 à Monnaie. Les Allemandes plus nombreux et disposant d'artillerie forcent les Français à se replier. Ceux ci le feront sans refuser le combat. Les accrochages se poursuivirent à Château-Meslay, aux Belles-Ruries, à Belle-Vue, aux Herbes-Blanches, à la Bellangerie, à Vernou... un escadron allemand est anéanti à la Petite-Arche. Les Français perdent environ 300 hommes en une seule journée. Les fermes sont pillées (Villeseptier, Mosny, la Vinetterie...). Les Uhlans éviteront de s'engager dans les vallons de Rochecorbon et Saint-Georges, les jugeant trop appropriés aux embuscades.
Le 21 décembre Tours est bombardé, des représailles prussiennes à Vernou prennent des otages. Finalement les Prussiens se replient sur Blois.

Gravure prussienne représentant les combats au voisinage de Château Meslay. 
Source Francine et Ingo Fellrath.

Ils reviennent en occupation le 19 janvier suivant. 15 000 Allemands s'installent dans les casernes de la ville. 600 Uhlans et leurs chevaux sont hébergés et nourris par les habitants de Rochecorbon. L'école est transformée en ambulance (hôpital de campagne).
L'occupant nomme un préfet Prussien à Tours : le Comte de Königmarck. Ce dernier exige des contributions de guerre extrêmement élevées. Les caisses sont vides et Lebled doit faire du porte à porte auprès de ses concitoyens les plus fortunés pour rassembler la somme requise. La charge financière que doit supporter Rochecorbon est écrasante : 87 111 francs (15 millions d'Euros d'aujourd'hui).
La pression prussienne est permanente. Le 24 février, Pierre Lebled reçoit la visite du commandant de la garnison allemande venant lui demander de fournir ou de payer l'avoine nécessaire à la nourriture des 600 chevaux logés chez les habitants. Le maire lui répond qu'il n'a pas d'avoine à lui fournir car la contribution imposée au département a pour but de pourvoir à la nourriture des chevaux. Le capitaine menace qu'il fera un rapport et interviendra militairement. Mais aucune suite ne sera donnée en réalité.
Le 9 mars 1871, à 8 heures du matin, l'armée prussienne quitte Tours et Rochecorbon.


La vie normale reprend son cours

Les élections du 7 mai 1871 se déroulent dans une période politiquement très agitée. La Commune de Paris embrase la capitale. Les députés pensent plus à rétablir la royauté que de consolider la République. Les élections municipales sont un vrai triomphe pour Pierre Lebled (254 voix sur 369).
Sa mère meurt le 10 mai, elle est inhumée derrière l'église. Lebled est élu le 14 mai par 15 voix sur 16. La voix manquante est probablement la sienne. Il se retrouve en situation de pouvoir entreprendre et moderniser la commune ; c'est ce qu'il fit.
Il est réélu en 1874, 1876, 1878, mais, au bout d'une dizaine d'années, épuisé présente sa démission en 1879. Lors de son départ, le conseil réuni rend hommage au courage, au patriotisme avec lesquels M. Lebled a traversé les plus difficiles et les plus douloureuses épreuves, ainsi qu'au zèle et au dévouement pour le bien public.
Il ne lui reste que quelques années à vivre : il meurt le 21 février 1884 dans sa maison du Grand Mauléon.


La modernisation de la commune

On peut lui attribuer sans partage les réalisations suivantes :

1- Les lavoirs couverts
La création de lavoirs s'inscrit dans le souci d'améliorer les conditions d'hygiène de la population. Quatre lavoirs couverts avec bassin et vanne de retenue d'eau seront créés le long de la Bédoire. Un à l'église, un à la Planches des Perrons (en bas des Pelus), un proche de la rue du Moulin et le dernier, financé en commun avec Parçay-Meslay, à la Planche d'Asnière.

Sur cette photo on distingue au coin bas droite le lavoir couvert de l'église.

2- Les voies de communications
Rochecorbon compte alors 40 km de chemins vicinaux. Pierre Lebled chercha à désenclaver les hameaux de la vallées des Gaves (Bel-Air, Voligny, les Poêlons, la Moussardière...). Pour ces hameaux, Parçay-Meslay se trouvait plus accessible et il n'existait pas de liaison directe avec le bourg de Rochecorbon. Il trace donc une nouvelle route entre la Planche et Monnaie ; cette nouvelle voie traverse ces hameaux éloignés.
Il ne néglige pas pour autant le bourg et fait élargir la route Nationale en face de l’hôtel du Croissant, ainsi que l'entrée du bourg entre la route nationale et la rue du Moulin. En 1877, le conseil municipal se déclare favorable à un projet de tramway.

3- La poste puis le télégraphe
En 1867 la Commune ne dispose que d'une seule boite pour le courrier. La priorité est d'en ajouter trois autres, aux points les plus populeux.
En 1877 s'offre l'opportunité d'ouvrir un bureau de Poste avec un receveur. La mairie loue à cet effet la maison du Sieur Rottier sur le quai de la Loire. En 1878 on y installe le télégraphe en se connectant sur la ligne Tours-Vouvray, mais le local est trop humide et l'équipement fonctionne difficilement ; on décide alors de construire un bâtiment dédié sur la place du bourg au voisinage de la mairie. C'est la construction que nous connaissons aujourd'hui même si elle a subi de multiples transformations.

Le bâtiment de la poste tel qu'il était à l'origine : la porte d'entrée du bureau de poste se situait, à l'époque, sur la façade Est.
Source C.Mettavant.


4. Remise en état de l'école et rôle de l'instituteur
La guerre de 1870 a dévasté l'école. Les sols sont défoncés par les chariots des blessés... il faut tout remettre en état. C'est une charge supplémentaire que la commune doit couvrir, mais Lebled ne se contente pas de cette contrainte matérielle. Il va chercher à soutenir sa mission en :
- mettant en place la gratuité pour les enfants de 13 ans,
- créant la Société Générale de la caisse des écoles (la commune apporta des financements)
- finançant la formation pour adultes,
- recrutant l'instituteur Jules Justin Javary (son cousin) et son épouse. Ce dernier prendra la succession de M. Colonnier (un article lui est consacré dans ce blog).

5 Autres faits majeurs :
- création de la Société Musicale de Rochecorbon (délibération du 13 Fév. 1874).
- durant la guerre de 1870, Pierre Lebled  en finançant les « Ateliers de Charité » qui ont comme mission de fournir un travail aux indigents de la Commune.
- en 1871 découverte de l'Oppidum de Château-Chevrier.

Peu avant son décès, Pierre Lebled modifie son testament pour protéger sa cuisinière. 
Il est épuisé et ne maîtrise plus son écriture.


Par dessus tout, Pierre Lebled fut un « homme de bien »

Quand il meurt, seul, célibataire, il est ruiné ; il avait soigné gracieusement les miséreux et certains nantis avaient omis de le payer. La vente du Grand Mauléon ne compense pas les sommes que son frère Prosper Victor lui avait avancées.
Dans le conflit du ruisseau et du cimetière, sa démarche avait totalement été désintéressée. Dans ses deniers moments, il chercha à protéger sa cuisinière qui l'avait accompagné durant 30 ans. La guerre de 1870 avait révélé son courage.
On l'enterra dans la tombe de sa mère derrière l'église. En 1895, le conseil décide de transférer le cimetière au lieu-dit la Charité et d'y transporter la tombe de Pierre Lebled ; ce qui fut fait en 1900. Elle s'y trouve toujours aujourd'hui.

Sa tombe fut transférée au milieu du nouveau cimetière.

« L'an 1900, le 22 février, le Conseil Municipal de la Commune de Rochecorbon étant réuni... reconnaissant le bienfondé de la proposition de M. Marquenet et voulant rendre hommage à l'homme de bien que fut le Docteur Lebled décide :
- ses cendres seront transportées au nouveau cimetière et mises à la place réservée aux bienfaiteurs de la Commune et au frais de celle-ci.
- la Grand-Rue porte à l'avenir le nom de Rue du Dr Lebled et que deux plaques soient placées aux deux extrémités de la rue. »

En 1900 on renomma la Grand'Rue du nom de la Rue du Docteur Pierre Lebled.