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mardi 18 mars 2014

1895 : une installation électrique pionnière à Rochecorbon

Introduction

Ce sujet fut abordé lors de la conférence présentée sur le Château de la Tour et le Vitalisme, en 2012 dans la salle des fêtes de Rochecorbon. Elle est racontée dans l'ouvrage Le Château de la Tour à Rochecorbon de R. Pezzani.


Une initiative d’Édouard Moron


Édouard Moron, cet entrepreneur, amoureux de Rochecorbon, transformera 
l'entrée du bourg en réaménageant le parc de sa propriété de la Tour 
et en  y réalisant son rêve d'une demeure moderne avec électricité 
et eau sous pression. Photo prise dans le parc du château.
(photographie aimablement communiquée par Mme Charbonneau)

En 1895 l'électricité n'est pas distribuée à Rochecorbon, elle ne sera envisagée que vers 1911 et n’apparaîtra vraiment qu'après la guerre de 1914-1918. Mais Monsieur Édouard Moron vient d'acquérir la villa de la Tour à l'entrée du bourg à côté du quartier des Boucheries (aujourd’hui le bas de la rue du Dr Lebled). La maison est une construction cossue, au passé riche : dans la lignée des précédents occupants, elle donne un statut de grand bourgeois à son propriétaire. Mais Édouard Moron cultive aussi une image d'homme entreprenant, soucieux du confort le plus moderne qu'apportent l'eau courante et l'éclairage électrique. Cette démarche est vraiment d'avant-garde puisqu'en 1905 le conseil municipal de Rochecorbon, soucieux du danger que représente les rues obscures durant la nuit, décide d'installer l'éclairage.... au gaz.


Recherche d'une source d'énergie électrique


Le moulin de Gravotte tel qu'il apparaît aujourd'hui.


L'électricité n'est pas distribuée, mais qu'importe, il suffit de la fabriquer : la propriété adjacente à la villa de la Tour est le moulin de Gravotte. Il exploite la force hydraulique d'un bras de la Bédoire qui entraîne sa roue à augets. L'activité n'y est plus si importante qu'autrefois, le moulin a perdu son intérêt industriel et son propriétaire, M. Segay, fabricant de soies à coudre l'a plus ou moins transformé en une petite résidence, il souhaite s'en débarrasser : c'est une vraie aubaine pour Moron qui le rachète. Sa priorité est alors de modifier l'installation pour que la force de l'eau fasse tourner un alternateur et non plus les meules de broyage. Moron passe beaucoup de temps à Paris et s'informe des innovations que présentent chaque exposition universelle. La dernière vient de se terminer à Paris, c'est celle de 1889, marquant le centenaire de la Révolution Française. La turbine est une invention de ce siècle, on la doit à l'ingénieur français Fourneyron. On considérait, lors de l'exposition, que de 1840 à 1889 les progrès des turbines avaient permis d'obtenir une puissance égale pour la moitié du volume occupé et le cinquième du prix. Le principe est différent de celui d'une roue à augets qui récupère l'énergie d'une chute d'eau, la turbine utilise une conduite d'eau forcée, son axe de rotation est vertical.
Moron perçoit parfaitement l’intérêt de ce gain de puissance énergétique, et en tant qu'industriel il installe une première turbine dans son usine Électrogénique de Vernou-sur-Brenne où il développe et construit ses appareils permettant de soigner par courant électrique, des appareils vitalistes, car Moron opposé aux approches chirurgicales qu'il juge mutilantes, opposé aux soins par les médicaments qui interviennent sur tout le corps du patient, propose une Médecine Nouvelle cherchant à renforcer la vitalité naturelle de l'individu par des techniques non invasives, le Vitalisme.


Le principe de la turbine de Fourneyron.


Turbine de l'Usine Électrogénique de Vernou.

Et ainsi Vernou sera équipé de sa turbine : si on veut utiliser l'électricité si bienfaitrice pour le corps humain, pourquoi s'en priver chaque fois qu'elle peut être utile, faire tourner les machines, s'éclairer... elle est si bonne pour la santé !


Conduite forcée alimentant 
la turbine du moulin de Gravotte.


Sortie verticale de l'axe de la turbine :
les engrenages permettent
la transmission de l'énergie vers la dynamo.



Conformément à sa stratégie, Moron transforme le moulin de Gravotte en centrale électrique. Pour sécuriser l'approvisionnement en eau on réaménage le bief et surtout le déversoir qui, situé à côté de la rue des Clouet, prélève une partie de l'eau du ruisseau pour le détourner vers le moulin. Cette opération ne se fera pas sans déclencher une « guerre de l'eau » : on discutera la hauteur du déversoir rue des Clouet, arguant que le bassin en aval du pont de la Bédoire ne reçoit plus suffisamment d'eau... L'ancienne roue à augets est retirée et une conduite forcée amène l'eau à la turbine dont l'axe de rotation, par des engrenages et un système de renvoi à courroie permet de faire tourner la dynamo. La puissance est suffisante pour alimenter 300 lampes et des pompes. Superbes installations dont quelques vestiges sont encore visibles dans le sous-sol du moulin : axe d'entrainement, engrenages, courroies... La dynamo a disparu mais le panneau électrique qu'elle alimentait est toujours là avec ses contacts à plots de cuivre, ses disjoncteurs à couteaux, ses indicateurs de tension, ses fusibles... Une installation image des progrès d'une époque qui va basculer dans le XXe siècle et sa modernité.

Panneau de distribution électrique qui alimentait le parc et le château.


L'inauguration

Les travaux ont été réalisés comme prévus. Tout semble parfait et Moron, fier de son œuvre, le fait savoir : il publie cet article dans la revue Vitaliste du 11 mai 1895, revue qu'il contrôle.

« Actuellement nous organisons l'électricité de Lumière dans un Château de Touraine où nos amis pourront la voir fonctionner au mois de Juin, à Rochecorbon. Il est à peu près certain que nous donnons au propriétaire, notre client, plus de 60% d'économie sur les systèmes les plus renommés, tout en éclairant deux hectares de parc, des écuries, et une portion d’île de la Loire. Cet éclairage qui sort de l'ordinaire, vu l'importance du terrain éclairé, sera la meilleure preuve que nous pouvons étendre l'action de nos appareils à tous les désidératas. »

La date retenue est celle du 24 juin, peut-être correspondant à la fête de la lumière, jour où traditionnellement on honore Saint Jean-Baptiste.
Comme vous l'avez compris, Édouard Moron est son propre client, et le château de Rochecorbon est sa propriété de la Tour. Il est fier de sa réalisation et il en fait la publicité non seulement dans la revue Vitaliste mais en organisant des festivités le jour de l'inauguration. Pour marquer l'événement il invite ce jour-là les notables de ses connaissances, ses amis, ses parents... et demande à un photographe de fixer sur la gélatine cet instant historique. Le nom de la majorité des notables nous est aujourd'hui inconnu, mais heureusement ces clichés nous sont parvenus. Ils représentent une tranche de vie du village et appartiennent au patrimoine du lieu. On ne trouve pas trace de cet événement dans les registres de la mairie de Rochecorbon, car ces derniers ont malheureusement disparus ! Dommage, car peut-être, peut-on reconnaître le maire de l'époque, Henri Salmon (un monument lui est consacré au cimetière, au sommet de l'allée face au portail d'entrée).
Seuls sont identifiables Édouard Moron, ses parents, son ami Eugène Legras, son épouse Berthe Schumacher, le professeur Pozzi (initiateur de la gynécologie moderne) et la petite fille Margot (fille adultérine de Moron).


Photo prise le jour de l'inauguration. Pour marquer l'événement beaucoup de lampions ont été accrochés aux arbres du parc de la Tour. Les invités ont mis pour l'occasion leur plus belles tenues. Le photographe pour bien capter la scène s'est positionné au sommet de l'escalier de la demeure qui précéda le Château de la Tour : cette maison sera rasée par Moron pour y construire sa nouvelle demeure. 
(Photo M.Charbonneau, ainsi que les suivantes)

D'autres clichés de cette journée mémorable nous montrent Édouard Moron entouré des « personnalités féminines » présentes.

Édouard Moron, à droite, trône, roi de la journée, auprès 
de toutes ces « Reines » qui sont venues honorer son inauguration.

Le parc sert de terrain à la manifestation : partout des lampions, peut-être que ceux là abritent des lampes à incandescence qui, le soir venu, vont illuminer le parc au signal de son propriétaire. Les performances de la photographie de l'époque ne permettaient pas de clichés en semi-obscurité : à vous de l'imaginer !

En attendant la nuit, des jeux sont organisés : une partie historique de colin-maillard  !


Pérennité de l'installation réalisée

Nous n'avons pas trouvé de commentaires ou d'articles relatant cet après midi, seules les photos témoignent, et ce qui suit n'est que ce que nous pouvons imaginer au vu des événements qui vont se passer. On peut imaginer ce qui adviendra. Édouard Moron voulait intégrer l’électricité dans une construction ancienne et qui n'avait pas été conçue pour ce challenge. On peut penser qu'il rencontra beaucoup de problèmes : court-circuits intempestifs, pannes à répétition. En quelques mots l'investissement fait ne donnait pas le résultat attendu. Qu'à cela ne tienne ! Moron est un individu décidé que l'échec ne rebute pas. Il veut réussir et fera tout ce qui est nécessaire pour atteindre son objectif.


Moron ne se laisse pas abattre

Il décide de raser la maison existante, d'en construire une plus belle, plus grande, totalement moderne, c'est à dire intégrant bien sûr l'électricité, l'eau courante sous pression et toilettes à tous les étages. Fort de son expérience précédente, il a compris qu'il lui fallait pour cet objectif un architecte possédant les compétences requises. Son dévolu se tournera vers l'architecte Marcel Lambert, Architecte des Palais Nationaux, Grand Prix de Rome. Édouard Moron l'a peut-être croisé lors de l'Exposition Universelle de 1889 ou à Tours lorsque Lambert vint restaurer la cathédrale Saint-Gatien. Marcel Lambert s'est récemment illustré à Paris, lors de l’électrification du bâtiment du Ministère de l'Industrie et du Commerce. C'était une tâche périlleuse où il excella. Il venait de réussir l'intégration de l'électricité dans une construction remarquable. Pour marquer cette performance, on surnomma Lambert, l'Architecte de l'Art et de la Science. Il appliqua donc son art et sa science au Château de la Tour entre 1896 et 1900.


Le château de la Tour


Le château de la Tour vers 1900: il trônait au milieu de son parc de deux hectares.




Pour assurer l'alimentation en eau sous pression, Moron fait installer des pompes dans le moulin de Gravotte et fait construire un mini-château d'eau. Pour dissimuler la disgrâce d'une telle construction on le « maquille » en pigeonnier. Ce dernier est toujours visible rue du Moulin. Ainsi le Château de la Tour dispose de l'eau froide et chaude à tous les étages. Rochecorbon n'aura l'eau sous pression qu'en 1960, après la construction de son château (disgracieux) d'eau sur le coteau de bois-soleil.


Accolé au Moulin de Gravotte, le pigeonnier est en réalité château d'eau possédant à son sommet des réservoirs alimentant en eau chaude et froide le Château de la Tour.


la Fin


Quelques années plus tard, Édouard Moron accueillera dans sa résidence le Centre du Vitalisme en utilisant le château comme « Sanatorium Vitaliste ».
Il mourut le 4 avril 1909, laissant beaucoup de dettes. Ses héritiers furent incapables de poursuivre son œuvre avec succès. La propriété fut vendue, le parc loti pour y faire des villas. On utilisa le château comme carrière de matériaux. L'entreprise qui gérait les travaux fit faillite, stoppant la destruction totale du Château de la Tour. Seuls 40% du bâtiment ont survécu.

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